Musique IA : je veux savoir ce que j’écoute
Deux heures de playlist, et pas un nom à en tirer. Mon oreille est paresseuse, et pour quelqu’un qui tient un site de critique, avouons-le, c’est un peu gênant. Sauf que le fameux « 97 % ne font pas la différence » ne dit pas ce qu’on lui fait dire.

Illustration générée par intelligence artificielle.
J’ai laissé une playlist tourner deux heures pendant que je travaillais, et au moment de la couper j’aurais été bien incapable de dire qui jouait. Pas un nom. Pas un titre. Trois ou quatre morceaux m’avaient même plutôt plu, je crois. Mon oreille est paresseuse.
Quand l’étude Deezer/Ipsos s’est remise à circuler, j’ai donc eu la mauvaise réaction, celle du type qui vient de se trouver une excuse. Ipsos Digital a interrogé 9 000 adultes dans huit pays en octobre 2025 et leur a fait écouter trois morceaux, dont un entièrement généré par IA. 97 % se sont trompés. Depuis, je lis que « les gens aiment la musique IA ». Le sondage ne mesure pas le goût. Il mesure la reconnaissance, avec trois extraits.
Plus bas dans le même document, 80% des répondants réclament une étiquette, 45% aimeraient pouvoir filtrer ces morceaux, 40% les passeraient sans les écouter et 52% se disent mal à l’aise quand ils ignorent ce qu’ils entendent. Dans le même temps, 66% les écouteraient par curiosité. Le refus massif n’est donc pas là. La confiance non plus. Et le sondage a été commandé par Deezer, qui vend une technologie de détection et l’a licenciée à la Sacem en janvier 2026. Cela n’annule pas les chiffres, mais il vaut mieux savoir qui a payé le papier.
Le fameux 97% écrase surtout des différences assez énormes. En mars 2026, le Journal of Creative Music Systems publiait une expérience sur 120 participants du Conservatoire du Sichuan, avec 720 extraits dans six genres et des productions de Suno et Udio. Le traditionnel chinois et le classique occidental étaient presque toujours bien identifiés. Le jazz et le R&B beaucoup moins. Du rock joué par des humains était régulièrement pris pour de l’IA, ce qui ne m’a pas franchement surpris : batteries calées au clic, refrains qui tombent au même endroit, son poli jusqu’à ne plus dépasser. La machine a trouvé des endroits où nous étions déjà devenus interchangeables.
Les dépôts, eux, montent beaucoup plus vite que l’écoute. Selon Deezer, les morceaux entièrement générés représentaient environ 10% du flux quotidien au début de 2025. En avril 2026, on atteignait 75 000 titres par jour, soit 44%. Au pic de juin, plus de la moitié des nouveaux dépôts, autour de 90 000 morceaux, ne sortaient d’aucun studio. Ils ne pesaient pourtant que 1 à 3% des écoutes, dont Deezer jugeait 85% frauduleuses. Une prépublication de juin 2026 relevait aussi que 93% des titres IA repérés sur Spotify restaient sous les 1 000 écoutes.
Tout cela ne dit toujours pas si le public aime la musique. Un rapport Luminate relayé par NPR en mai 2026 relevait plutôt une baisse de l’intérêt déclaré, particulièrement chez les plus jeunes. D’autres expériences montrent qu’une simple étiquette IA fait baisser l’engagement, y compris lorsque le morceau a été créé par un humain, et que l’opinion préalable sur l’IA prédit parfois mieux la note que le morceau lui-même. L’étiquette me rendra sans doute injuste certains jours. Je la veux quand même.
Des gens ont réellement écouté Xania Monet, personnage sous lequel Telisha « Nikki » Jones fait interpréter ses textes par Suno : 44,4 millions d’écoutes officielles aux États-Unis, une entrée dans un classement radio de Billboard et des enchères montées à trois millions de dollars. « Walk My Walk » de Breaking Rust a pris la tête du Country Digital Song Sales ; « Celebrate Me » d’IngaRose a atteint celle des ventes mondiales sur iTunes. Ce sont des classements numériques où quelques milliers de ventes peuvent suffire, et les genres concernés, country, R&B, soul, sont justement parmi les moins faciles à distinguer dans l’expérience du Sichuan. Je n’en tire pas une loi, simplement un doute de plus.
L’industrie, elle, n’attend pas que je tranche. Universal s’est entendu avec Udio en octobre 2025, Warner avec Suno en novembre, le procès devenant licence dans les deux cas. Sony et Universal plaident encore à Boston. En France, la Sacem a fermé son répertoire à l’entraînement en 2023, l’Adami et la Spedidam ont contesté l’accord Universal/Udio, et la proposition de loi Darcos sur la preuve des données d’entraînement, votée au Sénat en avril 2026, n’a jamais été inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée. Elle n’a pas eu besoin d’être rejetée.
Le lendemain du vote, pour les 175 ans de la Sacem, sa directrice générale annonçait la direction prise.
Je travaillerai chaque jour pour que nous obtenions des accords avec toutes les sociétés d’IA.
Cécile Rap-Veber, directrice générale-gérante de la Sacem, Sacem Day, 9 avril 2026
Des accords, donc. On négocie le prix de l’entraînement, et c’est déjà mieux que rien. Pendant ce temps, un rappeur français nommé Willylancien approche sur Spotify le million huit d’auditeurs mensuels, davantage que Mylène Farmer. Personne ne sait vraiment qui il est.
Je vais continuer à mettre de la musique en fond pendant que je travaille. Ce que je pose dans ma bulle, je l’ai choisi et je le connais à peu près. La playlist de l’autre jour, non, et je ne sais toujours pas si les morceaux qui m’ont plu venaient de musiciens, d’une machine ou des deux. Je ne demande pas un boycott automatique. Je veux seulement l’étiquette, parce que ne pas savoir arrange surtout ceux qui remplissent les plateformes.





