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Musique Billet d'humeur

Des disques pour couvrir le silence

Des heures de musique dans les oreilles pendant que je travaille, et le soir je serais bien en peine de dire ce qui a tourné.


Illustration générée par intelligence artificielle.

Ça tourne depuis ce matin et je n’en ai à peu près rien retenu. Pas parce que c’était mauvais : je faisais autre chose, et c’était précisément le but. La musique n’était pas devant moi, elle était autour, assez loin pour que je travaille et assez près pour couvrir ce qui se passe dans la pièce d’à côté. Si je ne l’écoute pas, est-ce encore vraiment de la musique ? Je n’en sais rien. Elle fait le boulot.

Je suis assez mal placé pour plaider. Il y a quelques semaines, j’écrivais qu’on ne peut pas accélérer une série et prétendre ensuite l’avoir vue. Me voilà avec une journée de disques en fond dont je ne saurais pas citer trois titres. Le silence ne me convient pourtant pas beaucoup mieux : le moindre claquement de porte devient une information, je lève la tête, puis une seconde fois cinq minutes plus tard, et mon papier n’avance pas.

Le plus simple reste la musique que je connais déjà par cœur. Un disque passé cent fois ne me demande plus rien, je sais ce qui arrive et je ne vais pas vérifier. Les études ne m’offrent pas vraiment l’alibi espéré. Une publication de 2025 dans Brain Sciences trouve bien que la musique classique familière accélère légèrement certaines décisions et laisse moins souvent l’esprit partir ailleurs. Dès qu’il y a des paroles, ça se gâte : Perham et Currie montraient déjà en 2014 que la musique chantée dégrade la compréhension de lecture, même quand le lecteur l’aime, et une étude de 2023 dans le Journal of Cognition retrouve à peu près la même chose sur la mémoire. La méta-analyse de 2011 sur la musique de fond concluait à un effet global nul. Au mieux, elle ne gêne pas.

Cette musique faite pour rester à sa place a une histoire. En 1917, Erik Satie parle de musique d’ameublement. Fernand Léger rapporte qu’en sortant d’un restaurant où l’orchestre braillait, Satie rêvait d’une musique mêlée aux bruits des couteaux et des fourchettes, qui remplirait les silences entre les convives sans leur grimper dessus. Lors de la première exécution publique, le 8 mars 1920 à la galerie Barbazanges, Satie et Darius Milhaud dispersent des musiciens dans la salle pendant l’entracte et prient les spectateurs de continuer à parler. Le public s’assied pour écouter. Satie circule en criant : « Parlez ! Circulez ! N’écoutez pas ! » Rien à faire.

Muzak a ensuite vendu l’idée en bidons. Fondée en 1934 par le général américain George Owen Squier, la société promet à partir de 1940 des blocs de quinze minutes d’énergie croissante capables de porter l’employé jusqu’au soir. Un galimatias présenté comme de la science, mais qui se vend très bien. Brian Eno prend le problème par l’autre bout dans les notes de pochette de Music for Airports, en 1978 : l’ambient doit être aussi facile à ignorer qu’intéressante à écouter. C’est plus honnête.

Chez moi, la techno répétitive marche encore mieux, sans doute parce qu’un motif revient, annonce ce qu’il va faire et finit par ne plus rien réclamer. Terry Riley faisait déjà tourner les cinquante-trois motifs d’In C en 1964 ; Steve Reich a passé une bonne partie de son œuvre à décaler des boucles, avant d’être samplé par The Orb puis remixé par Coldcut ou Ken Ishii. Je ne pensais évidemment pas à tout cela ce matin. J’avais simplement besoin que quelque chose tourne. Un thème de jeu vidéo peut rendre le même service pendant des heures, écrit pour accompagner quelqu’un qui regarde surtout ailleurs.

Je publie en même temps un billet contre la musique entièrement générée par IA, et l’objection est assez évidente : je défendrais ici une musique faite pour ne pas être écoutée. La différence tient moins bien dans une formule que je ne le voudrais. Ce que je mets dans ma bulle, je l’ai choisi, je le connais souvent, et je peux lever la tête si un passage me rappelle à lui. Le flux anonyme qu’une plateforme pousse parce qu’il coûte moins cher n’a pas forcément cette seconde vie. Liz Pelly a documenté ces fermes à faux artistes dans Mood Machine, publié en janvier 2025.

La chaîne Lofi Girl diffuse sa « lofi hip hop radio - beats to relax/study to » depuis février 2017. En juillet 2022, le flux avait tourné environ 21 000 heures et dépassé les 668 millions de vues. Des dizaines de milliers de personnes y restent connectées en même temps, comme moi devant une musique qu’elles n’écoutent peut-être pas vraiment. Cela ne prouve pas que l’on travaille mieux, ni même que l’on écoute. Cela montre seulement que le silence n’est pas la solution de tout le monde.

Je ne vais donc pas m’excuser. Il y a des disques que j’écoute assis, sans rien faire d’autre, et ceux que je laisse tourner pendant que je travaille. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes, même si certains passent d’un côté à l’autre. Le silence, lui, ne m’aide pas toujours à finir un papier.

 

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