7/10Radiohead - L'intégrale

/ Critique - écrit , le 10/02/2003
Notre verdict : 7/10 - Pablo Honey (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 19 minute(s) - 11 réactions

Plus rien ne m'étonne. Une petite formation anglaise composée de : Thom Yorke (chant, guitare), Ed O'Brien (guitare, chant), Jonny Greenwood (guitare), son frère Colin Greenwood (basse) et Phil Selway (batterie) répète inlassablement depuis 1988 dans les couloirs de l'Université d'Oxford. Après des années de petits concerts, le groupe aux trois guitares signe chez Capitol et parvient enfin à enregistrer son premier album, Pablo Honey en 1993.

Le Miel de Radiohead
Plus rien ne m'étonne. Pablo Honey frappe dès la première écoute par ses sonorités Rock : un habile mélange d'un son "Nirvanesque" et "R.E.Mien" le tout mixé à la sauce Brit'Pop de U2.
Une ouverture sur You laisse présager le meilleur : Thom Yorke y laisse découvrir une voix alternant profondeur et timbre parfois fluet avec des poussées vocales à faire pâlir Jeff Buckley. Les trois guitares mélangent des sons hard rock, des mélodies gentillettes et laissent la place à de petits solos forts agréables.
On ne peut que tomber amoureux du groupe à l'écoute des premiers accords de Creep, tube incontournable de la formation anglaise. Une "pseudo balade" avec une incroyable progression : petite rythmique légère à la batterie, petite mélodie répétitive à la guitare, basse faiblement audible : seul le chant survole doucettement une mélodie illusoirement petite. Car dès le refrain, la tendance change : la voix est rejoint par des riffs de guitares électriques à sonorité "grunge", une batterie plus violente. Creep est un crescendo de plus en plus violent, mais la voix de Thom Yorke, elle, devient de plus en plus mélodique. Ce morceau mythique fini comme il a commencé avec une petite mélodie au piano en bonus, à ce niveau là, on peut quasiment parler de "la courbe de Gauss".
La suite de l'album est un mélange de morceaux tantôt violents, avec parfois des sonorités de punk anglais : How Do You ? ; tantôt Brit'Pop, dans la plus pure tradition de U2, avec des sonorités calmes et parfois enjouées : Stop Whispering, Ripcord, Vegetable, Prove Yourself,I Can't et Lurgee.
Pablo Honey est un bon premier album, mais les morceaux ne s'enchaînent pas dans une logique implacable, c'est ce qui le rend un peu "brouillon". On retiendra surtout, pour leur originalité et leur style différent de l'intégralité du Cd, les morceaux : You, Creep, Stop Whispering une ballade acoustique, Anyone Can Play Guitar dans le même style que You mais plus engagée (surtout concernant la basse). Enfin Blow Out, une conclusion assez joyeuse et lyrique dans un premier temps, avec des guitares jouant les harpes et les sonorités country; puis se désarçonnant complètement dans une cacophonie générale. Avec ce groupe, il ne vaut mieux donc pas se fier aux apparences. Radiohead doit le succès de son premier album surtout au tube Creep lancé par la Bande Originale du film Cyclo.

Le Virage
Plus rien ne m'étonne. The Bends sort en 1995, après deux ans de tournées et de répétitions en studio. Car Radiohead veut prouver qu'il n'est pas un groupe standard connu pour un seul single, Creep, et veut imposer son identité.
Planet Telex ouvre le bal et l'on ne peut que constater une maturité plus grande du groupe. Le bruit de fond est remplacé par des sons distordus et constamment présents, Radiohead a su en deux ans, trouver ce qui lui faisait défaut : une ambiance. Néanmoins cette ambiance n'est pas constante sur le Cd. Planet Telex change le style du groupe mais pas son identité : la voix de Thom Yorke est toujours autant présente, les riffs de guitares sont mélodiques, c'est surtout le piano en écho permanent avec des saturations électriques qui échauffent nos oreilles et nous font constater que "les choses changent" positivement.
Le morceau The Bends est un retour au style Brit'Pop "traditionnel" du premier album. Bien que plus structuré, il n'apporte pas de grande évolution, seule la façon de chanter de Thom Yorke diffère un peu et pourrait rebuter quelques fans de la première heure.
High and Dry est un morceau simple et efficace, en le re-écoutant maintenant, on a l'impression d'écouter un morceau de Coldplay, or cet album date de 1995 ! Radiohead, ré-inventeur de la Brit'Pop ?
Fake Plastic Trees est à The Bends ce que Stop Whispering est à Pablo Honey : une petite ballade acoustique avec une sonorité Pearl Jamienne : la présence d'un orgue.
Bones pourrait-être considéré comme une pale copie des morceaux du premier opus du groupe, mais il mérite une écoute particulièrement accentuée sur le jeu des guitares alternant : saturations, distorsions et riffs sans jamais se mélanger en une mixture indigeste : instrumentalement très impressionnant, Radiohead prouve son génie de la composition.
Nice Dream porte bien son nom : une mélodie vaguement joyeuse, jouant sur des sonorités douces avec la présence de violons, la reprise de voix en sorte de chorale. La Radiohead Touch' se produit dans la dernière minute du morceau avec une petite envolée de guitare et de batterie en sonorité plus métalliques brisant la plénitude du morceau, mais ce dernier se termine comme il commence : sur une ambiance étrange de sons lointains et électroniques.
Just est un essai très alternatif du groupe : alliance magique de guitare acoustiques et électriques, une sinusoïde perpétuellement oscillante entre calme et violence, un morceau à contre-courant mais qui reprend les deux facettes de la formation anglaise : le calme acoustique et la violence électrique. On trouvera dans la même lignée My Iron Lung, Black Star et Sulk avec chacun une tendance à aller vers le brouhaha électrique ou le repos acoustique.
Bullet Proof...I Wish I Was est un essai transformé d'une ballade aux mélodies électriques calmes soulevées par l'incroyable douceur de la voix de Thom Yorke, un morceau avant-garde de ce que sera l'identité future du groupe.
Pour "sublimer" le fan, l'excellente galette se termine sur Street Spirit : une ballade monstrueusement prenante, absorbant l'auditeur dans des sonorités tristes voire sombres. Les frissons ne cessent de remonter le long de la colonne vertébrale du pauvre spectateur prisonnier d'une musique obsédante. Morceau alliant une mélodie douce à une batterie chuchotante, le tout servit par une voix magnifique scandant "fed up again" s'amplifiant au fur et à mesure dans l'espace. On ne peut en rester de marbre, pour peu on en pleurerait presque, et le pire, c'est qu'on en redemande...

Computer : K.O.
Plus rien ne m'étonne. Deux ans d'attente pour voir enfin le nouveau bébé de Radiohead. Le faire-part arrive finalement en 1997 et le bébé se prénomme OK Computer.
Pour une surprise, c'est une surprise. Airbag est assez joyeuse, mais ce qui surprend le plus, c'est la variété de sons que l'on peut apercevoir en fond, ce qui a déjà un peu commencé avec l'album The Bends semble réellement perdurer : Radiohead à découvert les joies des sons électroniques : bruit de scratch, d'informatique et de guitare distordues annoncent la couleur de l'album.
Paranoid Android confirme le choix du groupe à allier définitivement l'électro à chacune de ses compositions. Au début surprenant, ce changement ne tue pas pour autant les mélodies originales du groupe : les 3 guitares sont toujours présentes, la voix de Thom Yorke prend des envolées étranges, les sons d'ambiances sont multiples et indescriptibles mais parfaitement en accord avec les instruments classiques de la formation. Paranoid Android est un morceau en quatre temps. Un départ acoustique et électro assez calme, puis une transformation en électrique grunge sans électro, comme aux premières heures du groupe; puis un passage très calme et fantasmagorique avec une multiplication des voix quasiment religieux, enfin il se termine par un mélange électrique grunge mais avec la présence de sons électros biscornus. Décidément, Radiohead prouve sa capacité à mélanger les sonorités dans un même morceaux tout en gardant une continuité logique et ma foi fortement agréable.
Subterranean Homesick Alien, Let Down et Climbing Up The Wall suivent cette logique de mélange électrique / électro et l'on ne va pas s'en plaindre.
On peut qualifier OK Computer d'album "expérimental". Exit Music (for a film) est une ballade acoustique avec une voix profonde à laquelle s'ajoute des sons électroniques de plus en plus étranges : des voix synthétiques, des guitares méconnaissables, des violons transformistes. Cet ajout en crescendo d'instruments réels est irréels tout au long de la composition emplissent l'espace et l'on se sent vulnérable comme à l'écoute de Street Spirit.
Karma Police, ballade au piano et aux paroles incompréhensibles, avec guitares électriques et acoustiques détrône Creep et porte glorieusement la couronne de "titre inconditionnel" du groupe. Bien entendu, les désormais inévitables sons électroniques font leur apparition vers la fin de ce monument, Radiohead à trouvé de nouveaux joujoux à musique et ne s'en sépare plus.
Fitter Happier est un "ovni" dans cet album, une sorte d'intermission au piano distordu servit sur une voix synthétique, qui trouve étrangement sa place dans la continuité de l'album.
Electioneering est un agréable retour aux morceaux 100% agressif et mouvementé des premiers morceaux du groupe, avec, ce qui devient une habitude, l'ajout de quelques bizarreries électroniques.
No Surprise est une comptine d'enfant pour adulte. Musique jouant sur les aigus du métallophone, la chaleur d'une petite mélodie à la guitare et la voix constante de Thom Yorke. Et pourtant ce morceau a une teinte triste. A l'instar de Street Spirit et de Exit Music (for a film) le morceau nous aspire dans un sadomasochisme sentimental qui nous fait nous sentir vivant par la souffrance.
Comme si la torture intérieure était un leitmotiv du groupe, l'album se termine par Lucky et The Tourist, deux ballades pleines de désillusions. Comment aimer un groupe qui nous fait autant de mal ? C'est là toute la force de Radiohead. Si les deux premiers Cds de la troupe était assez Rock et manquait d'une véritable structure, ce troisième opus est un enchaînement parfait de musiques assez calmes et parfois mouvementés. Par un habile ajout de sons électroniques, Radiohead impose un style inclassable et tortueux, OK Computer est la base de l'évolution électronique du groupe.

L'Enfant Roi
Plus rien ne m'étonne. Radiohead se remet en cause avec le succès d'un groupe appelé Muse. Ce dernier surfe en effet sur la vague électro-rock lancée par Radiohead. Forcés de constater qu'ils doivent imposer un nouveau style bien à eux, le groupe s'enferme en studio et se lâche. En 2000 débarque un petit gamin du nom de Kid A, étrangement différent.
Dès les premiers "accords", Everything in Its Right Place nous déstabilise complètement, il faut bien le dire. Est-ce bien du Radiohead ? On reconnaît certes la voix de Thom Yorke, mais c'est tout : pas de guitare, pas de batterie, juste des sons électros et des voix distordues. Si bon nombre de fans ont été déçus et il faut le comprendre, Kid A n'en reste pas moins une révolution musicale. Radiohead a abandonné le style Brit'Pop et le Rock à tendance "grunge" pour se lancer dans de l'ambiant électro.
Le titre Kid A confirme cette tendance à l'évolution totale du groupe, les membres se sont reconvertis à l'utilisation de samplers et autres boîtes à rythmes organique pour notre plus grand bonheur.
The National Anthem nous fait enfin entendre un peu de guitare et de batterie, avec cette fois un accès plus sur l'électro que sur le rock, le groupe est définitivement inclassable. Ce qui marque aussi, c'est l'aspect résolument instrumentaliste du groupe, et l'absence de morceaux pré-formatés pour la radio. Même la voix de Thom Yorke est complètement transformée, le groupe s'agrémente de samples de cuivres jazzy en particulier sur ce morceau.
How to Disappear Completely est une ballade "traditionnelle" si l'on omet la multitude de sons expérimentaux qui englobent le chant et la guitare classique du style Radiohead. Si l'identité du groupe n'est pas perdu (bien que l'on pourrait penser le contraire à la première écoute) elle est plus que renforcé. Radiohead a toujours eu une réputation de groupe étrange, et la recherche d'un son nouveau réconforte ce groupe hors-norme au sommet de sa création et de son innovation.
Treefingers est un morceau de 3 minutes 42 totalement instrumental, on pourrait penser à un morceau du Grand Bleu composé par Éric Serra.
Optimistic nous laisse enfin entendre le groupe jouant avec ses instruments originaux : guitares, basse et batterie, mais c'est pourtant bien les arrangements électros qui se font le plus entendre : Radiohead a la volonté de créer une rupture avec son style trop falsifiable qui à fait son succès précédemment.
In Limbo colle parfaitement à la teinte de cet album, tout comme Everything in Its Right Place et Kid A, c'est un mélange de voix fantomatiques et lointaines, agrémentées de quelques riffs et de l'électro, toujours de l'électro.
Idioteque est sans conteste le morceau le plus représentatif du "nouveau son" Radiohead. Thom Yorke s'imposant de fascinantes envolées lyriques, et beaucoup d'instrumental, le tout servit dans une ambiance impressionnante : mix de plus en plus poussé de rythmes rapides, comme un dérivé de "jungle" ou de "techno transe".
Le morceau s'enchaîne avec Morning Bell, qui se fait remarquer par son calme et son ambiance mystique, la voix de Thom Yorke part dans des délires cosmiques et l'on finit par se demander : "mais bon sang, que prennent-ils ?".
Motion Picture Soundtrack termine ce merveilleux Cd étrange. Une ballade planante mélangeant orgue, harpe et la voix douce de Thom Yorke jusqu'à la saturation des sens.
Kid A est un album choc comme on aimerait en entendre plus souvent. Las de sa réputation de leader de la vague Brit'Pop, Radiohead s'est remit en question et a atteint son ultime niveau d'évolution. Kid A ce n'est ni du rock, ni de l'électro, mais c'est un coton tige nettoyant en profondeur nos oreilles avides d'un son nouveau et révolutionnaire. La musique n'a plus le même sens après s'être enivré de Kid A. On se complait dans un voyage cosmique et mystique sans se déplacer et sans avoir recourt à des substances illicites. Kid A, c'est l'opium des sens.

Mémoire Vive
Plus rien ne m'étonne. Alors que nous sommes encore sous le choc de Kid A, Radiohead sort quelques mois plus tard l'album Amnesiac, début 2001.
Packt Like Sardines in a Crushd Tin Box ouvre donc ce nouvel opus qui étrangement ressemble à du réchauffé de Kid A. Un morceau qui ressemble à du Kid A, qui à l'odeur de Kid A et même son goût. Pourquoi leur en vouloir ? C'est leur style après tout ! Certes, mais pourquoi n'avoir pas attendu quelques mois pour sortir Kid A et Amnesiac sur un seul Cd ? Car on a l'impression d'entendre le Cd 2 d'un Kid A. Étant habitué à la forte évolution du groupe entre OK Computer et Kid A, l'évolution entre Kid A et Amnesiac n'existant pas, on se sent un peu lésé...
Ainsi, Pull/Pulk Revolving Doors est un morceau 100% instrumental reprenant des samples de Kid A, il n'en reste pas moins bien "tripant".
I Might Be Wrong, Knives Out, Dollars & Cents et Packt Like Sardines in a Crushd Tin Box sont ainsi des morceaux avec des sonorités électros, et la voix de Thom Yorke faisant la démonstration de son talent. On a presque l'impression de les avoir déjà entendu dans Kid A.
Comble du "foutage de gueule", on trouve sur Amnesiac un remix de Morning Bell, que l'on pourrait aussi appeler ré-orchestration et qui n'apporte rien à la version originale présente sur le précédent album.
Hunting Bears est le second morceau 100% instrumental de cet album avec une guitare étrange et quelques samples électros au lointain. Ce morceau ressemble a une intermission présente sur l'album Lateralus de Tool.
Il y a tout de même sur Amnesiac de très bons morceaux, originaux de surcroît.
You and Whose Army? et Life in a Glass House sont ainsi des titres dans un style très rétro années 30, avec des instruments cuivrés. Une originalité qui trouve étrangement sa place dans cet album très électro.
Like Spinning Plates est une ode à Pink Floyd et à la bizarrerie. Avec ses samples en inverse et sa voix étrange, ce morceaux pourrait-être ce que la NASA recevra un jour via ses radiotélescopes tournés vers l'espace, un morceau "ovni" et très expérimental qui à son charme d'originalité.
Il y a un morceau qui sauve véritablement Amnesiac du plagiat de Kid A, c'est Pyramid Song. Un piano, quelques violons, des riffs électros étrange et surtout, surtout l'incroyable lyrisme de Thom Yorke au sommet de son art. Cette ballade enfonce toute les créations à teinte triste qu'a fait Radiohead. Un morceau somptueux, merveilleux et très profond. Comment ne pas s'évader en écoutant ce morceau, comment ne pas se sentir libre ? Radiohead est un rêve éveillé interminable, une poésie parfaitement audible par tous les pores de la peau. Être insensible à Pyramid Song, c'est ne pas avoir de coeur... J'en ai des frissons rien que d'y penser.

Côté Public
Plus rien ne m'étonne. Radiohead sort son troisième album en l'espace de 13 mois, et l'on craint le pire. Kid A est une merveille, Amnesiac est décevant mais possède quelques atouts incontestables, que nous réserve le prochain Cd ?
I Might Be Wrong: Live Recordings est, comme son nom l'indique, un enregistrement de prestations live sur 4 dates européennes (dont pour la France : Vaison-la-Romaine). Ce mini-album de 40 minutes retransmet la fougue de Radiohead dans ces prestations scéniques baignées dans l'électro, car ici, seuls Kid A et Amnesiac sont représentés.
The National Anthem n'a rien d'exceptionnel, il est un peu plus électrique que la version studio, seul les délires vocaux de Thom Yorke changent un peu la donne.
Il en est de même pour I Might Be Wrong, Morning Bell, Idioteque et Dollars and Cents. Seul quelques arrangements et musique Rock un peu plus présente rendent la vivacité du live, mais rien d'exceptionnel...
Like Spinning Plates connaît une étrange version acoustique très intéressante, si le morceau perd son délire "Pink Floydesque", le lyrisme et la beauté de ce morceau ressortent au premier plan, on est tout de même loin de l'effet Pyramid Song.
Everything in Its Right Place est la surprise de ce Cd, un live de 7 minutes 42 avec une improvisation électro délirante sur bien 3 bonnes minutes, une invitation au voyage mystique et transcendantal.
True Love Waits est un morceau inédit avec simplement une guitare acoustique et la voix de Thom Yorke, un petit clin d'oeil aux premières heures du groupe, un retour au style "classique" après 35 minutes de plongée dans un immense trip électro en osmose avec un public électrique.
I Might Be Wrong: Live Recordings est un petit morceau de la prestation scénique du groupe, qui peut faire office de souvenir mais qui n'a aucun intérêt comparé au sublime Kid A ou à l'envoûtant OK Computer.

Plus rien ne m'étonne. Après son incontestable succès, le groupe anglais le plus inclassable de ces 10 dernières années change radicalement de style et impose son rock électronique dans les hautes sphères de la musique actuelle. Si Kid A est un monument construit sur la base de OK Computer, la sortie trop rapide de Amnesiac et de I Might Be Wrong: Live Recordings est assez décevante comparé au potentiel du groupe. Absent des télévisions et magazines, Radiohead semble avoir compris qu'il fallait à nouveau surprendre.

En écoutant la discographie incroyablement variée de Radiohead je ne peux que constater que plus rien ne m'étonne, non, plus rien ne m'étonne sauf Radiohead.

Voleur de Sens
Plus rien ne détonne. Le paysage musical actuel est fade : les nouvelles galettes de Marilyn Manson, Deftones, Placebo ou encore Blur ne renouvellent pas les styles et s'enferment dans la facilité. Les fans ne sont pas déçus et cela peut paraître essentiel, mais ils ne sont pas surpris non plus...
Après nous avoir abreuvés de nombreuses compositions (peut-être sorties un peu trop rapidement) Radiohead sort enfin de son mutisme et c'est nous qui devenons bouché bée : le nouveau Cd, sorti en juin 2003, est un véritable monument si haut que personne ne peut arriver à en saisir toutes les subtilités. Hail to the Thief est une immense cathédrale dans laquelle le prêtre Thom Yorke prêche à ses fidèles musiciens une musique somptueuse, envoûtante et divine.
La grande messe débute par 2+2=5 et au bout de 15 petites secondes, c'est déjà l'illumination. On entend une guitare qui se branche, une guitare, pas un sampler... La guitare prodige est de retour : Alleluja ! Une petite boite à rythmes, une guitare douce, des sons distordus au loin et par-dessus, la voix de Thom Yorke. On se sent bizarre, une ambiance ampli l'espace, entre bien-être et dérangement, quelque chose est en train de monter, et l'on n'arrive pas à le retenir. La voix de Thom Yorke se multiplie, joue avec la stéréo, clone nos sens. La guitare et la voix s'accordent dans une complainte triste et sombre, l'écho amplifiant ce sentiment de quelque chose arrivant de loin, mais quoi ? Un "because" explose et le morceau s'emballe, il devient incontrôlable et l'on sait enfin ce que l'on attendait sans le savoir. Les fauves sont lâchés, les guitares sont incroyablement vivantes, la batterie remplace la boîte à rythmes, Thom Yorke a redécouvert ses dons de chanteur et les exploite au maximum. A peine remis de nos émotions, le morceau change encore et l'on a vraiment l'impression que le groupe est retourné puiser à sa propre source ses meilleures qualités : du bon son rock à la The Bends, mais sans les défauts. Le morceau est équilibré, rapide, une véritable bombe qui réveille nos oreilles. Le morceau surprend par sa fin directe au moment où l'on est aspiré dedans, ils ont décidé de nous prendre à contre-pied, quel bonheur d'être surpris.
Sit Down. Stand up s'éloigne de cette explosion. Une petite boite à rythme, un xylophone gentillet, un piano doux, des sons éléctros tapis dans l'ombre, mais ce n'est pas une ballade. Les sons montent doucement au fur et mesure que s'ajoutent de nouveaux instruments en parfaite harmonie. La voix de Thom Yorke répète inlassablement son "Sit Down. Stand Up" avec ce nouvel effet de clonage qui amplifie le lyrisme. Séduit et aspiré à nouveau, on se laisse porter par le morceau. Le piano se fait plus imposant, la boite à rythme s'emballe, la voix part de plus en plus dans des envolées lyriques, nous sommes persuadés d'assister à quelque chose de très fort qui monte, qui nous prend aux tripes. Les frissons se font sentir quand tout-à-coup la monté débouche sur une rythmique Jungle très rapide, la voix de Thom scandant "the rain drops" et des sons éléctros sortant de l'ombre pour devancer le piano. La batterie arrive dans un dernier élan tandis que Yorke entre de plus en plus en transe avec son morceau. L'éléctro s'emballe, explose et s'arrête net sur un coup de cymbale. Nos oreilles ne sont pas habituées à ce genre de libertés, les 2 premiers morceaux nous manipulent pour notre plus grand plaisir et on finit par chercher des repères pour respirer.
Cela tombe bien car Sail to the Moon est une ballade reposante qui arrive au point nommé. On respire un peu, on se laisse doucettement bercer tout en constatant que Radiohead utilise les guitares, le piano, la batterie et l'éléctro dans une osmose absolue. Thom Yorke révèle une voix pure, belle et magnifique sur l'ensemble du morceau. Les frissons ne partent pas, bloqués par l'émotion.
Backdrifts Nous redescend sur Terre après un sublime voyage vers la Lune. De l'éléctro pure, une voix encore irréprochable, on se retrouve vers une ambiance Kidesque, le piano en plus. Le groupe, après s'être cherché pendant près de 10 ans, a enfin trouvé son harmonie entre sons bruts et lyrisme. Dans le même esprit, on retrouvera Where I End And You Begin qui mélange habilement instruments rock et éléctro, tout en oscillant entre rythmiques calmes et rapides. Tout comme dans The Gloaming, avec ses sons indescriptibles et confus où l'équilibre se rétabli par Thom Yorke, fidèle au poste de capitaine conduisant le navire Radiohead avec brio.
Go To Sleep provoquera incontestablement la joie des fans de Ok Computer. Guitare et Batterie s'imposent des libertés rock saturé, le tout mixé sur un peu d'éléctro. Depuis le début du Cd, on passe de l'expérimentation éléctro au son rock légèrement retravaillé en passant par une ballade enivrante, pas de doute, la diversité est le maître mot de cet album, on ne va pa s'en plaindre !
Suck Young Blood déstabilise complètement la structure du Cd. Alors que l'on se laissait bousculer entre rock-éléctros-ballades, nous voilà plongés dans une complainte gospellienne angoissante. Des mains battent un rythme lent, mais Thom Yorke devance les autres instruments par la force de sa voix et ses impressionnantes envolés. Le plus angoissant reste sans doute ces voix qui accompagnent Thom de temps en temps et qui amplifie la "sombreur" de ce morceau. Le trouble s'installe lorsque l'espace de quelque seconde tout s'emballe, mais contrairement à 2+2=5 et Sit Down. Stand up cela s'arrête au bout de quelques secondes pour retomber dans la noirceur.
There There, perpétue le principe des morceaux en crescendo, à l'instar des 2 premières pistes. Il est pourtant moins expérimental, ce qui confortera les fans ayant peur de libertés trop évoluées. On notera ici la présence d'un solo guitare saturée "comme au bon vieux temps" qui n'est pas des plus désagréable. On retrouvera ce style sur Punch Up At A Wedding, plus calme car accompagné d'un piano et d'un Yorke sur son nuage.
I Will est une ballade de 2 minutes 24, avec une guitare simple et un Thom Yorke transparent de sentiment. la voix de Yorke, tout comme le vin, se bonifie avec le temps. Un morceau simple mais rempli d'émotion, une ballade si représentative de l'univers torturé de Radiohead. On trouvera plus tard Scatterbrain, une ballade plus instrumentale, plus longue, mais possédant une même émotion palpable.
Mixamatosis est sans hésitation le morceau le plus saturé, le plus brut et le plus expérimental de Hail to the Thief. La voix de Yorke est rocailleuse, des nappes aiguës de synthé plongent ce morceau dans une ambiance des plus étranges... Bien qu'étrange, il trouve parfaitement sa place entre 2 morceaux relativement calmes (I Will et Scatterbrain), une sorte de tempête entre 2 rayons de soleil.
La grande messe se termine sur A Wolf at the Door, morceau intemporel du groupe, jouant de l'orgue, de la guitare et de la batterie, doucement mais sûrement. Ce qui surprend le plus, c'est Thom Yorke, fredonnant tout au long du morceau. De temps en temps, le morceau part dans des envolées rythmiques et lyriques, nous prenant sans cesse à contre-pied, jouant sur des sons rétros, des poussées de voix et se terminant comme il arrive : doucement et sobrement.
Hail to the Thief est le chef-d'oeuvre de Radiohead, les morceaux, aussi différents et bizarres qu'ils soient, s'enchaînent parfaitement et nous aspirent complètement. Un album varié, triste et beau, renouvelant sans cesse l'identité si particulière du groupe. Cet album regroupe ce qu'il y a de mieux sur les précédents : des sons éléctros étranges, des guitares saturées ou acoustiques, une batterie parfois en retrait, parfois en avant, mais c'est surtout la voix de Thom Yorke qui prend ici toute sa dimension et sublime les compositions. Aucun morceau ne dépasse les 6 minutes, leur structure sonne parfaitement juste bien qu'il n'y ait aucun repère sur des compositions plus classiques de "groupes à la mode".

Radiohead, au sommet de son art dans Hail to the Thief, survole tout ce qui se fait actuellement en matière de musique. Un album magistral que l'on ne se lasse pas d'écouter, c'est ce qui fait sa force, même s'il nous procure un sentiment triste, car c'est là que ce trouve la beauté même.

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