Le jaguarr étonne plus qu'il ne détonne. On l'a beaucoup vu à la télévision pour la promotion de son nouvel album. On se souvient d'un Joey caché derrière ses lunettes de soleil, sur les plateaux de Canal Plus, ne répondant aux questions de l'interview que par quelques vagues grognements. Un Joey sur le qui-vive, du temps d'NTM, qui s'est muté ici en un animal du showbiz comme les autres. On l'a vu plaisanter avec Arielle Dombasle sur dans l'émission de Laurent Ruquier. Le Jaguarr est même allé jusqu'à se prêter au jeu de la méthode Cauet. Mais oui, après tout, qu'est ce qu'il y a de mal ? On se souvient des débuts d'NTM. Le groupe revendiquait alors son appartenance au mouvement rap, en franche opposition avec le rock (« Tu crois passer du Rock au Rap en claquant des doigts. Seulement voilà si tu parles de moi ne fais pas de faux pas, car pour t'éliminer pas besoin de contrat »). Quinze ans plus tard, grosse surprise, grosse claque. En allumant la télévision un soir de Taratata, on a pu voir Joey sur scène avec le groupe d'émo Enhancer, reprenant de manière misérable sur l'instrumental de Smells like teen spirit de Nirvana. Authentik ? Le jaguarr a-t-il su rester véridique ?
Gare au vantard
L'album s'ouvre sur J'arrive, dont les premiers instants sèment un doute terrible. Un son de guitare, un instrumental à la Linkin Park. Joeystarr martèle la piste de "J'arrive-j'arrive-j'arrive-j'arrive" comme pour s'échauffer la voix sans finalement avoir grand-chose à dire. Les cris de Joeystarr, qui ont finalement fait sa réputation autant que sa caricature. La première minute passée, on constate déjà le premier écueil, qui va se prolonger tout au long de l'album : Joey reprend les lyrics d'NTM ("A mon contact le hip-hop reste compact..."). Comme si une seule introduction ne suffisait pas, celle-ci se prolonge avec une seconde piste, pendant laquelle un "speaker" présente Joey comme un boxer, avec un texte très peu enclin à la modestie, voire même complètement mégalo.
Gare au couard
On a pu profiter cette année d'une excellente reprise rap du Métèque de Moustaki, par Rocé. Joeystarr a lui aussi réadapté cette chanson vieille de plusieurs décennies mais qui se prête bien à la description des problèmes identitaires actuels. Joeystarr nous livre une reprise réussie, dont les lyrics rappelleront aux lecteurs de son autobiographie et aux fans d'NTM, toute la rage accumulée du personnage et de son existence ("J'ai pris des branlées par un père déserteur, au point d'espérer qu'en enfer y'ait du bonheur"). De la piste trois à quatre, on passe du très bon à la médiocrité la plus appuyée. Quelques secondes d'écoute de Bad Boy suffisent pour comprendre que Joey entame là un pamphlet contre son ancien compère, Kool Shen, déjà attaqué dans l'autobiographie du jaguarr pour son égoïsme, son manque de courage et son coté vénal. "On a grandi ensemble, on a construit ensemble, et ton putain d'égoïsme a brûlé l'ensemble". La piste débute comme une attaque suffisamment argumentée pour être recevable, avant de virer au brulot puant. Même si Joeystarr intitule sa chanson Bad boy et peut, le refrain aidant, justifier ses paroles par le fait qu'il incarne dans cette chanson le "mauvais garçon", la dimension artistique du morceau est un peu faible. Au bout du deuxième couplet, le morceau vire au règlement de compte testostéroné, à grand renfort d'insultes et de jeux de mots dignes d'un ado en crise ("P'tite pute p'tite pute retourne à la crèche - Mieux vaut une vérité que deux mensonges p'tite pute - J'ai insulté ta mère mais c'est ta mère qu'est une insulte").
Gare aux bobards
Evidemment, l'album est marqué par les événements de novembre 2005, les émeutes qui ont mis le feu aux banlieues. Par bouts de phrase, Joeystarr dénonce la situation dans Hot Hot, avant de s'étendre plus en consistance dans Soldats. Deux pistes qui préparent l'arrivée en force d'un morceau qui reprend une chanson mythique d'NTM, adaptée comme pour coller à la situation actuelle. Comble de la démagogie, Joeystarr a invité Olivier Besancenot sur son album, pour le laisser discourir un peu plus d'une minute sur le thème des violences policières. Un thème sensible, une communication ciblée (très crédible, Besancenot nous interpelle par un "Eh, mon pote !"), et voilà un bon moment de propagande au compte du chef de la LCR. Dommage, les violences policières sont un problème réel et grave, trop grave pour n'en parler qu'au travers de la bouche d'un politicien dont les mots tiennent plus du spot publicitaire (accroche, conclusion, slogan) que de la dénonciation viscérale.
Gare au fêtard
Pour un nouveau massacre ! On y arrive... Pose ton gun est certainement la plus belle et grande chanson d'NTM. Un discours inédit et intelligent, qui résonne encore comme un fabuleux appel à la raison. Joeystarr reprend cette chanson mythique d'NTM et la traficotte pour l'adapter à l'actualité, en rebaptisant intelligemment le morceau "Pose ton gun 2". Joeystarr se pose en patriarche. Il interpelle l'auditeur par un "gamin". L'emblématique "Boom boom bang bad boy pose ton gun" se mue en un ridicule "lache-pose ton gun, les flics font pas d'ultimatum". Le sens originel de la chanson est littéralement détourné. Joeystarr mélange les phrases énoncées de manière lente et langoureuse, comme des vérités vis-à-vis desquels il faut se résigner ("j'ai vu mon frère, ma mère s'faire serrer par les dés-con - J'ai vu mon frère s'faire malmener sans raison") et les passages au rythme paradoxalement presque festif. On retrouve ce type de rythmes dynamiques sur l'ensemble de l'album (on retiendra Carnaval, il n'y a pas piste qui porte mieux son nom).
Gare au jaguarr
On a déjà évoqué le fait que Joeystarr ne s'affranchit pas de la période NTM, en reprenant sur cet album de nombreux lyrics de l'époque faste. On soulignera aussi la capacité du jaguarr à puiser dans le patrimoine musical national, en reprenant certaines phrases de la Marseillaise (Pose ton gun 2, Chaque seconde) ou des grands chanteurs français. Après s'être inspiré de Moustaki pour donner sa version du Métèque, Joeystarr vient à Brassens, en remodelant Gare au gorille en Gare au jaguarr. Joeystarr se met en scène comme la bête que l'on délivre, conserve le juge mais remplace la vieille femme par une hôtesse de l'air (!). En visionnant Authentik, un an avec NTM, le documentaire consacré au groupe, on a pu constater que les démêlés de Joey et de l'hôtesse de l'air avaient affecté NTM et son chanteur. Joeystarr s'est toujours défendu de cette affaire, et voilà qu'il fait le jeu des médias en adhérant aux propres clichés qu'on véhicule sur sa personne, clichés qui contribuent à le faire passer pour quelqu'un d'impulsif, violent et finalement crétin. La reprise en elle-même est un véritable échec. La subtilité des paroles de Brassens, qui donnait à la chanson toute son aura, passe à la trappe.
Joeystarr nous déçoit beaucoup par cet album, qui comporte quelques bonnes pistes, très largement étouffées par une majorité de morceaux faisant dans la vulgarité, la démagogie, la gratuité ou la facilité. Même largement influencé par d'autres sources, Joeystarr ne peut s'empêcher de rabâcher les lyrics d'NTM, une époque pourtant totalement révolue. Le jaguarr est tombé bien bas.
Joeystarr - Gare au jaguarr
01. J'arrive
02. Intro
03. Métèque
04. Bad Boy
05. Hot Hot (Hâte toi)
06. Soldats (feat Fat Cap)
07. Question 1
08. Pose ton gun 2
09. Question 2
10. Chaque seconde (feat D. Dy)
11. Cours
12. Carnaval
13. Gare au jaguarr
14. Cigarette piégée
15. 93 Déboule (feat Dadoo)
16. The Jam (feat Nathy et Mr Toma)
iscarioth []

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