9.5/10Ez3kiel - Battlefield

/ Critique - écrit par Dat', le 16/01/2008
Notre verdict : 9.5/10 - Hybrid Noisebloom (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 8 minute(s) - 29 réactions

Maitrisant à la perfection l'art du contrepied, Ez3kiel nous sort avec Battlefield un brûlot indispensable, propulsant le groupe dans les hautes spheres de la musique indépendante française.

Ez3kiel est un groupe unique. Si la formation signée sur Jarring Effects pouvait être considérée comme l'un des fers de lance du Dub français avec ses premières productions, le groupe a rapidement emprunté des chemins de traverse insondables, et cela dès leur disque Barb4ry, télescopant Electronique, Trip-hop, aigreur rock indus et musique traditionnelle, pour un résultat rapidement entré dans le panthéon de la musique indépendante française. Alors on attendait l'année dernière, la bave aux lèvres, le successeur de ce petit chef d'œuvre. Adeptes du contre-pied, le groupe change complément d'orientation, nous servant un Naphtaline sublime, peuplé de longues balades acoustiques, délaissant les textures électroniques pour une grâce sans égale. Le tout accompagné d'un écrin visuel à tomber par terre, Naphtaline représentait ce que l'on pouvait faire de mieux en musique de chambre moderne. Pourtant le disque a frustré beaucoup de fans, presque trahis par le jusqu'auboutisme de la démarche, a peine émaillée de quelques digressions avec sieur Nosfell. Alors ces derniers attendaient un retour aux sources annoncé avant même la sortie de Naphtaline. Ce retour aux sources tant espéré se cristallisait sur un intitulé : "Battlefield".

Et bien pour le malheur des plus frileux, Ez3kiel, au lieu de se taper un sclérosant retour en arrière, préfère encore brouiller les pistes, exploser les frontières, défricher des terres encore inconnues jusqu'à lors.

Naphtaline était la grâce incarnée, Battlefield en sera son pendant sombre, torturé, ultra-violent. Une terre dévastée, où les dernières réminiscences d'un passé electro-dub se font laminer sans compromis et surtout sans complaisance aucune pour ceux qui se raccrochaient à l'espoir de revoir un Ez3kiel remarcher sur une route qu'ils avaient eux même balisé.

 

Barbary

Ez3kiel au grand complet
Ez3kiel au grand complet
Bon je dis ça, et le groupe intitule l'un des premiers morceaux de Battlefield Volfoni's Revenge, ou le retour vengeur du premier titre de Naphtaline. Titre qui, pour le coup, avait été le seul qui m'avait laissé de marbre à l'époque. Et cette revanche de Volfoni nous fait immédiatement mesurer, de la plus belle des façons, le gouffre s'ouvrant entre les deux dernières productions du groupe. Le ton est lourd, menaçant. Les guitares électriques sont de la partie. Elles résonnent en gardant un ton clair, bousculent, cassent la litanie dorée laissant seulement perler les clochettes et tintements inhérents à la musique d'Ez3kiel. La montée va être longue, jouissive, s'étendant sur plus de 7 minutes avec des cuivres qui rendent grâce à la beauté sombre du tout. Des surprises ? Evidemment. Le morceau bascule en son milieu dans une tornade métallique, où l'on sombre dans le métal pur et dur, chapeauté par des instruments de Jazz virevoltants sur ce maelstrom insondable, nous renvoyant directement aux meilleures compositions du cinglé John Zorn. On berçait son marmot sur Naphtaline, on est proche du Headbanging sur Battlefield. Le titre va mourir sur une dernière explosion à vous arracher l'échine, nous laissant paralysé, comme des cons, surpris par tant de violence, de superbe et de contraste.

Spit On The Ashes pousse le vice encore plus loin : Les ingrédients d'introduction sont pourtant exactement dans les cordes habituelles du groupe. Voix étouffée, cordes sublime, on attend le décollage la bave aux lèvres. Sur un rythme appuyé, une voix lugubre, éraillée, (chanteur du groupe Narrow Terence), déverse une rage contenue, emplie de frustration, à peine adoucie par un refrain pop et cajoleur. On y est : Spit On The Ashes, c'est le premier « vrai » morceau Rock d'Ez3kiel. Le titre va encore tutoyer les sommets, exploser de toute part, dans un mimétisme presque frappant avec certains titres de The Eye Of Every Storm de Neurosis. C'est franchement rentre dedans, d'une violence rare pour les non habitués au genre. Les guitares hurlent, le chanteur rentre en transe, avant de mourir sur une mélodie cristalline, fragile, de toute beauté. Les murs se brisent, la poussière s'envole. Table rase sur le passé, la hargne, la brutalité exacerbée emportent tout, laissant pour seul paysage musical une vieille tranchée d'après guerre, complètement ravagée.

Alors on cherche l'union, l'être aimée, transperçant nos souvenirs. Celle qui nous rassure, celle à qui on se raccroche pour avancer dans un monde encore trop inconnu. The Wedding tiendra parfaitement ce rôle. Il cristallise le mariage de tout ce qu'à pu faire Ez3kiel, télescopant un peu les différentes tentatives d'évasion du groupe : Une mélodie belle à pleurer. Un socle électronique. Ces nouvelles orientations rock grondantes. Des réminiscences Dub. Et des instruments acoustiques à tomber par terre, comme cette trompette majestueuse sortie de nulle part, éventrant littéralement votre cœur. Ou l'accordéon, pleurant sa peine, tentant de s'aligner sur la puissance du tout, avant de s'écrouler de tristesse sur la conclusion. Le besoin de respirer est alors obligatoire, étouffé par ce mur sonore angoissant et inébranlable. Car quand Ez3kiel délaisse le rock le temps d'un titre stricto-electro, sur Break Or Die, c'est pour nous assener une âpre charge industrielle convulsive et effrénée, vécue comme un vrai passage à tabac.

La bouffée d'air salvatrice de Battlefield est incarnée par le superbe Alignement. Le Mc Blu Rum 13, que l'on a entendu notamment sur les très bonnes productions de Reverse Engineering, nous sert un état des lieux du conflit, du haut d'une tour surplombant les combats, décortiquant les tactiques de guerre, comptant les pertes d'une façon désabusée, de sa voix rocailleuse et tranquille. L'instrue se déroule avec une pureté peu commune, comme si le hip-hop trouvait ici ses racines dans une caverne de glace, à peine striée par quelques digressions électriques en fin de discours. A dire vrai, nos oreilles se perdent un peu plus longtemps que prévu dans cette caverne cristalline, car Lull, succédant l'exercice précédent, est une vraie petite balade nostalgique, candide, à remplacer dans un écrin Naphtalinien, en proposant pour seuls ingrédients de discrets carillons, grelottant dans l'aura enneigée du morceau. nous laissant comme le dernier des soldats survivant, errant sur la terre d'un combat qui vient de se conclure, un lourd manteau de neige camouflant les cadavres. On profite de cette beauté suspendue, du temps semblant s'être arrêté, pour avaler un flocon, lâcher une larme, s'asseoir en se laissant bercer par une brise légère, le cul sur le bras coupé d'un ex-compagnon.

 

Façade and Skeletons

Vous allez me dire, c'est plutôt le boulot des interludes de faire retomber Ez3kiel en Live
Ez3kiel en Live
la pression dans les disques du genre. Dans le cas présent, oui. Et non. Les deux friandises de Battlefield sont diamétralement opposées en terme directions sonores. Et ce ne sont pas ces deux là qui incarneront les luminous d'un disque bien sombre. Le très beau Coal Flake est effectivement serein. Faisant vibrer une gratte sèche dans vos oreilles, donnant un petit coté latin au tout, rapidement surplombé de percussions sourdes, il remplie parfaitement son office. Mais quel choc que ce Firedamp ! C'est bien simple, Ez3kiel tente ici un exercice de Hardcore-Noise-Grind à faire frémir 99% de la population : Hurlements, bourrasque sonores, matraquage irraisonné de fûts, on croirait presque que les tourangeaux ont invité Merzbow pour poser le temps d'un morceau. C'est bien simple, j'ai cru avoir été balancé sur le titre Fuck Off de Venetian Snares, ou dans le dernier album de Melt Banana pour le coté fureur-Hardcore-totalement-assumée-sur-moins-de-deux-minutes-Oh-j'ai-cru-voir-mes-tympans-voler. Excellente initiative, grosse prise de risque.

Meme combat pour Wagma, sur plus de 6 minutes. Malgré un début un peu timide, une batterie épileptique va déboucher sur un Hard-rock lourd et poisseux, une vraie tempête, à faire vibrer vos fenêtres et celles de tout voisin des environs. On a qu'une hâte, entendre ça en live.

 

Tous (mais vraiment tous) ceux qui ont eu la chance de voir Ez3kiel en live avant la sortie de leur Versus tour se souviennent de la baffe prise en écoutant leur reprise absolument sublime du thème principal de Requiem for a Dream. Retrouver le titre sur disque fut l'une des plus grandes satisfactions musicales de l'année 2004, tant cette réinterprétation avait mise tout le monde sur les rotules. Le groupe s'amusait aussi, pour les plus attentif, à reprendre quelques morceaux de musique classique plus ou moins connus aux grés de leurs concerts. Et bien les bougres remettent ça dans Battlefield avec The Montagues And The Capulets, en reprenant et réinterprétant la fameuse « Danse des Chevaliers » de Serguei Prokofiev, dans son ballet Roméo et Juliette. Il n'y a donc pas qu'Alizée qui s'attaque à la légende de Mr Montégu et Mlle Capulet. L'exercice ? Assurément casse gueule... Le résultat ? A tomber à la renverse. Magnifique. La construction balancée et pesante du morceau d'origine sied parfaitement à l'univers d'Ez3kiel, qui transforme la matière d'origine en une longue marche guerrière, renversante, où les multiples éruptions musicales se vivent comme des libérations, des encouragements à l'abandon de soi. Oui, il est donc possible de pêter les plombs, d'avoir envie de tout casse autour de soi sur du Roméo et Juliette. Chaque coup, chaque percée du rythme vous assène une claque en pleine gueule, et l'on ose à peine imaginer le résultat en live, tant celui-ci s'annonce dantesque, avec des musiciens qui s'affaissent sur leurs machines à chaque beats, et une envolée finale à transformer la foule en un amas hystérique et inhumain. On sort de ce morceau groggy, complètement ahuri et désarçonné par cette fresque gigantesque. Du grand art.

 

Il était presque évident qu'Ez3kiel allait encore nous filer une trempe monumentale avec leur nouvel album. Presque la routine. Il restait l'interrogation du contenu final de cet album, qui s'annonçait en rupture avec Naphtaline, déjà en rupture avec les anciennes productions du groupe. Personne ne s'attendait vraiment à cela. Ez3kiel délaisse les berceuses acoustiques et les couches Trip-hop Dub pour un Rock instrumental fiévreux, sombre, profond, violent. Un véritable coup de talon en pleine figure, un tournant unique, risqué, mais au combien passionnant, grisant, affolant. Beaucoup risquent de grincer des dents. Beaucoup s'offusqueront de la nouvelle direction prise par le groupe, qui n'est au final que la cristallisation des penchants bruts du groupe, là ou Naphtaline en était celui de la pureté. Mais les amateurs de musique faisant des liens entre les genres, brouillant les pistes pour mieux s'aventurer dans des territoires vierges d'expérimentations seront aux anges. Il y a trop peu de disque réunissant aussi bien électronique rêveuse et rock hargneux pour que l'on puisse ignorer ce nouvel opus.

On pensait tous que Battlefield allait, enfin, faire d'Ez3kiel un groupe incontournable de la musique électronique française. Il n'en est rien. Battlefield propulse simplement Ez3kiel comme un incontournable de la musique tout court, sans distinction de genre. Indispensable.

 

Ez3kiel - Battlefield
01. Adamantium
02. Volfoni's Revenge
03. Spit On the Ashes
04. Coal Flake
05. The Wedding
06. Break Or Die
07. Alignment
08. Lull
09. Firedamp
10. The Montagues and the Capulets
11. Wagma

 

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