Dossier : Noir Désir - Partie 1

/ Dossier - écrit par nazonfly (), le 30/11/2013

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Noir Désir est mort depuis 3 ans. Krinein rend hommage au plus grand groupe de rock de l'histoire de la musique en France.

« Je fais part de ma décision de ne pas reprendre avec Noir Désir, pour désaccords émotionnels, humains et musicaux avec Bertrand Cantat, rajoutés au sentiment d'indécence qui caractérise la situation du groupe depuis plusieurs années »

C'est par ces mots crus, presque violents, que Serge Teyssot-Gay, guitariste de Noir Désir depuis les débuts, a mis fin à ce qui est sans doute le plus grand groupe de rock français de l'histoire. C'était il y a déjà 3 ans. Alors que Bertrand Cantat vient de sortir son nouvel album, Horizons, avec son groupe Détroit, il était temps que Krinein se penche sur la discographie des Bordelais.

1981 à 1989 : Et les branleurs traînent dans la rue

C'est dans la capitale aquitaine que se déploient les ailes de Noir Désir. En 1980 plus précisément, Bertrand Cantat, Serge Teyssot-Gay et Denis Barthe se rencontrent sur les bancs du lycée et décident de former un groupe. Un groupe un peu trop branleur pour le guitariste qui quittera le groupe lassé apparemment par le côté je-m'en-foutiste de Barthe le batteur et Cantat le chanteur. À la recherche d'un guitariste et d'un bassiste, Cantat et Barthe font la rencontre de Luc Robène et de Frédéric Vidalenc. En 1985, Robène quitte le groupe (il se consacrera ensuite à une carrière universitaire) et c'est Teyssot-Gay qui revient dans le groupe, lequel franchit un nouveau cap et multiplie les concerts et les compositions.

Ces premières scènes, ces premiers morceaux accoucheront d'un premier album, Où veux-tu qu'je r'garde ?. Plutôt qu'un album il s'agit d'un 6 titres produit par Theo Hakola (Passion Fodder), un 6 titres qui résulta, déjà, d'un compromis avec la maison de disque, Barclay, qui voulait un simple 45 tours. Ce premier jet a un son vraiment particulier avec ce mélange de rock indépendant et de mélodies lancinantes teintées de blues. Mais c'est surtout la voix de Bertrand Cantat qui se dégage du magma sonore, car les sons semblent assez étouffés, mixés dans une quasi-bouillie. Cette voix marque l'oreille par sa puissance juvénile, un poil éraillée qui passe du chant au hurlement dans la même phrase (Toujours être ailleurs). Il se dégage de cet EP un sentiment d'urgence (La rage), comme si le groupe jetait toutes ses forces dans la bataille, effrayé de ne pas pouvoir faire passer son message.

Après la sortie de ce premier effort, ils enchaînent une cinquantaine de concerts en deux mois et l'album se vend à près de 5000 exemplaires. Il est désormais temps de passer à une nouvelle étape, la sortie d'un album entier.

1989 à 1996 : Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien

C'est chose faite en 1989 avec Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient) emmené par la fausse ballade de marins Aux sombres héros de l'amer qui, au son de l'harmonica de Cantat, va entrer au Top 50. Pour se remettre dans le bain et montrer qu'à cette époque, Noir Désir se cherche encore un peu, au moins vestimentairement, voici un petit live.

Mais cette chanson phare (aha) n'est pas la seule à se détacher de l'album : À l'arrière des taxis résonne dès l'entrée d'un son clair de guitare, de riffs imparables et d'une batterie martelant avec une rythmique robotique tandis que la voix de Cantat déclame sa poésie noire, hurle sa rage. Le fleuve qui deviendra un des hymnes du groupe berce l'auditeur avec sa lourde lenteur qui cache une puissance insoupçonnée ; Les écorchés, autre hymne qui traversera les époques, fait monter la boule au creux de l'estomac avec cette voix habitée. Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient) fait partie de ces rares premiers albums qui sonnent comme une évidence et imposent un groupe à la face du monde. L'étouffante moiteur du disque qu'on ressent particulièrement sur La chaleur, Joey I ou Joey II, son aspect abrasif tout en restant mélodique, ce mélange de rock et de chanson française font qu'il n'y a rien à jeter. Pas étonnant finalement que le disque soit le premier disque d'or de Noir Désir.

Un premier EP plutôt bon, un album magistral, Noir Désir est parti sur de bonnes voies. Mais le deuxième album est toujours l'un des plus compliqués à réaliser. Un premier album c'est un condensé de plusieurs années de maturation, un deuxième doit être fait dans la précipitation la plupart du temps d'autant plus que le groupe a signé pour 3 albums avec Barclay avant la sortie de Veuillez rendre l'âme. En 1991, le brûlot En route pour la joie avec son mantra « Hosanna, hosanna et en route pour la joie » est le premier single tiré de Du ciment sur les plaines. Même si l'harmonica de Cantat fait toujours autant mouche, l'album sera celui qui marchera le moins. L'accouchement a été douloureux, le groupe n'étant pas particulièrement content de leurs chansons et le retour de couche terrible. La tournée qui suit sera d'ailleurs épuisante et se terminera en pugilat général : Cantat se barre au Mexique, Vidalenc sur son bateau, Teyssot-Gay dans la montagne... et Barthe à Bordeaux. Pourtant l'album n'est pas sans qualité comme l'énigmatique Les oriflammes aux paroles obscures, l'explosive Le zen émoi ou le très rock, au sens le plus basique du terme, The holy economic war. Sans oublier bien sûr Si rien ne bouge porté quasi-exclusivement pas la voix et les mots de Cantat (ah ce fameux « Moralité et la mort alité »). Par contre certaines chansons seront complètement oubliées comme La chanson de la main que je redécouvre du reste en ce moment même, sorte de longue mélopée au rythme complètement déstructuré.

Le groupe est aux 4 coins du monde quand Cantat appelle Barthe qui semble être le véritable ciment du groupe, celui à même d'apaiser les tensions entre Bertrand et Serge. L'enregistrement, réalisé en Angleterre sous les doigts de Ted Niceley, verra le groupe revenir sous les feux de la scène avec ce qui est le meilleur album de Noir Désir à ce jour : Tostaky. Dire qu'à l'époque, je n'aimais pas cette chanson avec son clip minimaliste. Faut aussi dire qu'à l'époque mon truc c'était plutôt 2 Unlimited. On est cons quand on est jeunes.

Pour revenir à Tostaky, tout est parfait dans cet album qui part sur des chapeaux de roue avec Here it comes slowly. La guitare, parfaitement produite, résonne clairement et n'est pas étouffée par la voix de Cantat qui pourtant a une puissance impressionnante. S'il fallait choisir le titre le plus marquant de ce troisième album, l'embarras serait de mise : l'énervé et entêtant Ici Paris, le martial et magnifique Marlène, l'indispensable Johnny Colère, It spurts au refrain éjaculatoire, le surprenant Lolita nie en bloc et évidemment Tostaky (le continent) et son riff imparable. Ici Noir Désir parvient à la quintessence de son âme, une âme de feu à l'acier revendicatif trempé couplée à une âme vaporeuse à l'acier poétique ciselé comme jamais. Cet album a déjà 20 ans mais il mettrait encore à genoux les ¾ de la scène rock internationale sans aucun problème.

Ce sommet du groupe aura de fortes répercussions sur Noir Désir : la tournée suivant l'album est une nouvelle fois éprouvante et Bertand Cantat finit par subir une opération chirurgicale des cordes vocales. Cette pause forcée incitera leur label à sortir Dies irae, double album live qui, rétrospectivement, marque la fin du Noir Désir brûlé à vif. Comme une parenthèse qui se tourne. Cette pause conduira aussi Serge Teyssot-Gay à écrire et enregistrer un album solo, Silence radio, qui sortira en 1996 : un 6 titres où seules la voix et la guitare de Sergio sont présentes. Malgré un anglais douteux (Earth shrinks), le côté vraiment expérimental du projet est très intéressant et l'on sent à la fois le plaisir et la douleur du guitariste. Le sombre Nightmare est le titre le plus marquant de l'album avec son « Nightmare, nightmare » répété à l'envi sur des boucles entêtantes.

Côté Noir Désir, le groupe se penche sur son prochain opus mais de nouvelles tensions apparaissent qui conduisent au départ du bassiste Frédéric Vidalenc au profit de Jean-Paul Roy. Vous me direz que de toute façon on s'en fout, les bassistes ça va et ça vient, et ce n'est pas Metallica qui dira le contraire.

Encore combien à attendre pour la suite ?  La voici.

Noir Désir - Partie 2

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