9/10Tomahawk - Anonymous

/ Critique - écrit par Dat', le 14/09/2007
Notre verdict : 9/10 - Mescal for a day, Jimsonweed for a lifetime (Ecrivez votre critique)

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Anonymous est un grand disque, à la fois planant, mystique, hypnotique, rageur, sublime... qui gagne en importance à chaque nouvelle écoute. Masterpiece.

Mike Patton balance un nouveau disque. C'est en soi un événement. Mais quand on sait que le groupe traité ici est Tomahawk, pour beaucoup seul projet encore « normal » de ce génie allumé, seul projet à avoir encore l'âme bouillonnante de l'ancien groupe culte du chanteur, Faith No More, et la folie d'une des plus grande formation de rock au monde du même gars, Mr Bungle, tout le monde est en émoi. Enfin du rock, du vrai par M.Patton, loin de ses expérimentations, de ses baragouinages désarticulés, de ses trips hallucinés.

Oui. Mais non. Ou presque. On va avoir une masse de fans hurlant des « Oh my God, Mike Patton killed my band ! ». Déjà, cela serait réduire drastiquement l'importance de Duane Denison, le guitariste, le groupe étant autant son projet que celui de Mike Patton (tout comme la présence du taré J.Stanier, membre des non moins secoués Battles). C'est d'ailleurs Mr Denison qui a eu l'idée première de la nouvelle direction que pouvait prendre le groupe. De plus car Tomahawk, et cela devait bien arriver un jour vu leur nom, veut rendre ici hommage aux racines indiennes de son Amérique. On ne tient donc plus entre les mains un projet plus ou moins parallèle à Faith no More, mais un disque de rock metal mâtiné de folklore amérindien.
Faire tonner de grosses guitares au coeur d'une transe tribale droguée, hérésie ?


Canyons asséchés, groupes d'aigles tournant dans le ciel, surplombant les rares herbes brûlées par le soleil, le packaging pose clairement l'ambiance. Sans compter que les dessins sont gravés en relief, un plaisir autant visuel que tactile. Le disque reste pourtant assez avare en informations. D'où le titre, Anonymous. Car tout les samples, inspirations et mélodies indiennes présents dans ce disque sont issus de groupes inconnus, définitivement oubliés du patrimoine amérindien, et joyeusement déterrés / dépoussiérés / ravagés par Patton et sa bande.


Tomahawk
Tomahawk
Et pourtant, on ne peut s'empêcher de lever un sourcil à l'écoute de l'entame du disque, War Song. Une guitare, sur le fil, grondant, accompagne tout du long des choeurs menaçant, et pourtant assez sereins. Percussions tonitruantes traversant le tout comme des éclairs, sample d'averse pour plomber le tout, on pose les bases, comme une longue intro ambient. Mais c'est dès Mescal Rite 1 que l'on comprend le « trip » du disque. Guitare lâchée, rythme résonnant comme la mort, Patton éructant comme un shaman, et choeurs lourd et claquant qui feraient passer les All Blacks pour des fans de couture sur mouchoirs. Le titre va mourir sur des instruments traditionnels du plus bel effet, dont je ne pourrais vous balancer les noms. Ghost Dance se fera même plus « traditionnel », plus serein, avec ce chant montant vers le ciel. Nappes lunaires, avant que le rythme s'emballe, que la cavalcade commence, que la tribu se mette à courir vers le soleil couchant, poursuivant les bisons à l'horizon. Tout se calme. Pour laisser les choeurs reprendre de plus belle, pour vous griser, vous envelopper, vous faire perdre l'équilibre. Et là tout est clair. Tomahawk n'est plus le groupe bâtard, parfait lien entre Mr Bungle et Faith No More. Non, Tomahawk devient un projet à part entière, extraterrestre, avec une démarche unique en son genre. Malgré tout, la voix de Patton, toujours hallucinante de maîtrise, et les guitares lourdes du groupe nous manquent un peu. Un regret, traînant dans le coin de notre cortex... Pour peu de temps.


Il va falloir attendre le 5eme titre du disque, Cradle Song pour voir tout ses ingrédients se réunir. De la plus belle des façons. Et pour nous autres auditeurs, vénards en diable, cela ne sera pas que pour une seule chanson. Car autant le dire, si la galette était bien sympa à l'aube des titres précédents, à partir du 5eme, le disque devient absolument gigantesque. L'organe de Patton, (qui passe de l'outre tombe au suraigu sans probleme) que tout mec normalement constitué se rêve de posséder, va se mêler superbement aux guitares tonitruantes de Denison et aux ambiances ethnico-indiennes sélectionnées par ses mains d'or. Revenons à nos moutons, Cradle Song est emplie d'une aura puant la mort, avec cette guitare lancinante et résonnante, accompagnée du chant ultra-grave façon crooner pervers de l'autre dingue. Et la force va gagner le titre qui va monter en puissance sans jamais exploser. On sent la tension perler dans chaque arrangement, chaque seconde de musique, Mike Patton devient fou, répétant ses Sleep sleep sleep my darlin' sleep sleep my daaaaaarrrrliiin' avant de mourir dans une distorsion à vous arracher la colonne vertébrale.
La rupture est presque trop abrupte, avec le joyeux Antilop Ceremony où une rythmique sautillante vous donne juste envie de fermer les yeux et de claquer des mains, autour d'un feu au milieu de nulle part. Le break sombre, métallique et minimaliste au coeur de cette cérémonie est certes peu rassurant, mais c'est pour mieux exacerber la chaleur du rythme, de la frénésie de groupe, qui revient illuminer la conclusion de la chanson.


Mais c'est véritablement Sun Dance qui va faire verser des larmes, tant le tout est aussi parfait que la mort. Guitare hachée mais discrète, sur des élucubrations tribales, le tout surplombé de claviers à couper le souffle, et de notes de piano cristallines, simplement superbes. Et tout explose, éclate, on part dans 30 secondes d'énervement sans concession, on nous plonge la tête dans du metal pur et dur, avec une guitare affolante, un Patton qui pête les plombs avec son micro, une batterie à vous crever les tympans. On retrouve même la force d'un morceau de légende comme Rape this Day. Silence. Le calme revient avant de se faire littéralement balayer par des choeurs guerriers, complètement enragés, menés par un Patton en état de grâce, avec un aplomb et une intensité à recroqueviller vos oreilles au plus profond de votre être. On sentirait presque la bave perlant de leur bouche fouetter notre visage. Morceau juste magique, d'une grandiloquence à tuer net.


Quand le second trip au Mescal débarque, c'est pour mieux nous propulser dans les hautes sphères enfumées des hallucinations en tout genre. Mescal Rite 2 respire la bienveillance, le calme, la sérénité viciée par des substances illicites, sur presque 6 minutes. Apres une longue intro planante, entre voix lointaines et cordes éthérées, avec un Patton chantant comme un loup au sommet d'une colline, on se laisse littéralement emporter par un dub lourd et poisseux, arrivé presque sans prévenir, avec ses percussions lentes et appuyées, basculant dans une ascension vers les nuages juste sublime, le tout enveloppé par une phase réveillant encore le coté crooner de notre tête brûlée sur un texte sombre et énigmatique. On a pas fait mieux dans le genre depuis Egowar de Gang Gang Dance. Juste sublime, au risque de se répéter.

Ces apaches des temps modernes prendront même le temps d'enfoncer le clou avec ToTem, qui se roule dans le rock bien noir avec ce chant coléreux et ce mur de guitare. Tout part en vrille, Patton éructe, et des cantiques guerriers résonnent en fond. On se sent en plein Mit Gas, précédente galette de Tomahawk. On hésite entre écouter sagement le sang glacé, ou à sauter contre les murs pour participer à la transe collective. Le tout pourrait presque faire penser à certaines compos du petit génie Jesper Kid. Massif et impressionnant.

Crow Dance ne reniera pas l'ambiance pesante de ces derniers instants, tout en laissant une légèreté un peu plus prononcée. Reste que les chants fantomatiques d'une tribu en plein rituel extatique ramonés par des guitares crachant leur hargne en calmera plus d'un. La courte conclusion, Long, Long Weary Day, permettra de remettre les choses dans un bien être mélancolique parfait pour s'extirper de cette cavale, cette plongée en apnée dans la vie et la culture des premiers habitants d'Amérique revue et corrigée par une bande de malades mentaux.


Anonymous est un grand disque, mais aussi une prise de risque assez conséquente, à cause du virage, entre le précédent disque de Tomahawk et celui-ci. Car il risque de décourager les derniers irréductibles qui attendaient à coeur et à cris un disque « normal » de Mike Patton. Pour ces vieux grincheux, tout vient de s'effondrer, le Tomahawk qui plaisait aux fans de Faith No More ayant des boutons dès que leur chanteur bien aimé se permettait de pêter les plombs dans ses innombrables autres projets n'existe plus. Il prend son envol, pour atteindre une singularité bien rarement défrichée. Pourtant, dans les deux derniers tiers de l'album (donc environ 70%), ce disque de Tomahawk reste assez carré, très rock dans l'âme, renvoyant des liens directs aux précédents albums, Mit Gas en tête...
Certains morceaux feront même penser aux meilleurs essais de Mr Bungle, comme Desert Search for Techno Allah ou Ars Moriendi, ou comment dynamiter la musique world de la meilleur des façons... Mais c'est aussi, et surtout, un hommage sincère, maladroit peut être, mais sincère à la « Native Culture » Américaine présentée dans ce disque comme véritable trésor d'un peuple, et non pas simple banque à sonorités. On n'utilise pas cette matière, on la sublime. On ne la reprend pas, on lui rend grace...

Tomahawk faisait du Métal bien barré. Le groupe nous propose maintenant du hard rock Indien. Certains crieront au scandale. Moi je martèlerai que Anonymous est un grand disque, à la fois planant, mystique, hypnotique, rageur, sublime... qui gagne en importance à chaque nouvelle écoute.


Masterpiece.


Tomahawk - Anonymous
01. War Song
02. Mescal Rite 1
03. Ghost Dance
04. Red Fox
05. Cradle Song
06. Antelope Ceremony
07. Song of Victory
08. Omaha Dance
09. Sun Dance
10. Mescal Rite 2
11. Totem
12. Crow Dance
13. Long, Long Weary Day
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