En général, un groupe, ou un mec seul, fait de la musique dans son coin, construit ses compositions, lâche des morceaux, sort un album, et plus si affinités. Ca marche, les billets tombent, les bouteilles de champagnes arrivent, le label fait les courbettes, la tournée limitée au pourtour de Clermont-Ferrand devient internationale, il y a des filles en maillot de bain, de la drogue, un dvd, des plateaux télé avec de la drogue aussi et le label est content (surtout ces temps-ci). Alors vu qu'il est content, il remplace votre Pc asthmatique par un home studio affolant et la guitare est enfin accordée. Par contre, il faut vite pondre un deuxième disque, le groupe est chaud mais c'est dur car le deuxième disque, ben, c'est toujours dur selon le syndrome du deuxième disque. D'ailleurs la nouvelle galette est plus tournée live. Normal, tout d'un coup c'est les racines du groupe, mais aussi parce que le live, c'est le seul truc qui permet d'être musicien sans être obligé de pointer à l'Anpe en parallèle et faire la queue là bas pendant des heures juste pour filer un RIB. Ou sinon, le premier disque n'a jamais marché, c'était en autoproduit, et le chanteur a sauté d'un pont car il a plus de sou, et de toute façon bientôt, les distributeurs n'existeront plus.
SYN- a quelques albums derrière lui. Mais il a surtout développé sa musique d'une façon plus atypique : Depuis plus de 10 ans, SYN- parcours la France avec ses créations musicales. Théâtre, résidences, performances, bande-son d'expositions... le monsieur a plus d'une corde à son arc, et décline son art en mélodies, mais aussi en mots, en images et en ballets. Compositeur de musique électronique, SYN- est surtout élaborateur de fresques foisonnantes. D'ailleurs, il semble souvent accompagné d'un mystérieux E.5131, écrivain (à voir quelle longitude ce chiffre pointe-t-il). Pour les compositions de son pote parfois, et pour lui-même surtout.

SYN-Manolo On Juliet, c'est le projet commun entre ces deux entités, SYN- adaptant un recueil de E.5131, Ailleurs mAi pouRquoi.do(N)c, relatant les divagations d'un Manolo torturé et perdu, sur divers tableaux et époques, tentant de trouver un sens à son errance. Les textes sont déclamés façon Spoken-Word, avec un écrin electronico-industriello-acousmatico-acoustico-concret. Comme une pièce de théâtre plongée dans une usine qui tenterait de faire un concert avec ses propres rouages. Bon à partir de là, on commence à avoir peur, se dire que cela risque d'être prise de tête, alambiqué, chiant et compagnie. Certes. Mais il suffit de citer un projet similaire pour que la confiance revienne tel un beau prince sur son cheval blanc, l'épée pointant le ciel et les cheveux volant, euh, au vent : Hamlet.
Hamlet, ou la relecture de l'œuvre de Shakespeare par la troupe de L'unijambiste, sur des musiques de Arm, Robert le Magnifique et Abstrackt Keal Agram (No ! they can't be dead !), qui était un modèle d'adaptation littéraire en musique. Alors, certes les textes de E.5131 n'ont pas la renommée de notre anglais préféré, mais l'exercice est similaire, la couleur Hip-hop en moins. Car c'est bien les ténèbres qui agitent Manolo et toute sa clique de pensées plus ou moins vertueuses.
They made frogs smoke 'til they exploded
L'Ouverture ne s'embarrasse pas de courbettes inutiles. SYN- nous balance dans une usine vide, simplement balayée par le vent, et quelques tintements fantomatiques qui tueraient le plus téméraire des explorateurs. Alors on s'adresse à Manolo. Une voix spectrale perle, glace le sang, s'imprime dans nos cerveaux, d'une façon brève et succincte, comme un mirage. Les grincements de portes et engins mécaniques reprennent leurs droits, pétrifiant le petit con qui a choisi de se balader dans le coin sans sa lampe de poche (qu'il a pourtant reçu à noël). C'est le point de départ de l'aventure du bonhomme, qui va croiser des Machines, avec un E.5131 qui distille son texte sur une instrue presque Noise parasitée par des éclats tribaux, rencontrer une Belle effarouchée sur un lit ambiant planant, ou va tenter de faire une Sortie dans le parc sous un Ciel noir sur sol gris, avec un texte simplement habillé par une guitare acoustique et quelques murmures soufflés par l'air.
Le disque lui-même se départage en cinq étapes, et autant de paysages
SYN- ² musicaux, avec des prémices très indus-noise, pour flirter sur l'expérimental (Dégoulineuse Epinante en est le meilleur représentant, tunnel psychotique électro minimal completement flippant et happant), puis les balades acoustiques, où la guitare semble trop seule, à jouer au milieu d'un gouffre béant. Le chapitre En la foret penchera lui plus sur le Dark-ambiant, ponctué de samples de chevaux, donnant un aspect "balade médiévale avec les morts" et L'âme de China conclura l'album avec un plongeon dans la musique concrète, mettant clairement en avant les mots scandés par E.5131. Et c'est d'ailleurs le dernier morceau du disque, Manolo on juliet Vs la machine, qui sera le plus marquant, déflagration rock noise où une cathédrale de guitares électriques fondent sur le monde de Manolo, engloutissant tout, même la voix du narrateur, presque dépecée par les hurlements synthétiques. Le rythme s'emballe, le mur de gratte se fait de plus en plus insistant, noyé dans une immensité à faire peur, pour basculer dans une folie que n'aurait pas renié un Animal Magnetism de Merzbow, si ce dernier avait décidé de calmer un peu ses assauts rageurs.
Lettre aux acteurs
Alors évidemment, il faut être un minimum attaché aux expérimentations sonores pour apprécier ce Manolo on Juliet. Prendre le temps, tenter de se sentir concerné par le devenir de Manolo, s'intéresser à ses doutes et son instabilité. On a parfois l'impression de croiser Einstürzende Neubauten qui se serrait mis au Spoken Word, le tout passé en Slow-motion. Difficile d'aborder ça le matin en allant au boulot, ou pour s'allonger sur le canapé avec sa moitié. SYN- élabore autant qu'il compose, cherche autant qu'il construit. Comme un forcené insatiable, impossible d'être contenté par le son en lui-même, il tente de donner une dimension théâtrale et littéraire à sa musique. Les lives qui vont suivre l'album risquent d'ailleurs d'être particulièrement intéressants.
Pas évident à passer dans la bagnole, le disque s'écoute lors de ses rares moments où l'on s'accorde l'envie de se plonger dans une histoire, un écrin, qu'il soit cristallisé dans une galette, un bouquin ou un film.
Et pour le coup, ce Manolo On Juliet réussi l'exercice avec brio, évitant la redondance de pas mal de projets du genre, en précipitant ici sa musique dans des textures industrielles, rock et expérimentales fascinantes.
SYN- / E.5131 - Manolo On Juliet
I / La machine
01. Ouverture
02. La machine
II/ Juliet
03. La belle effarouchée
04. L'épithalame
05. Dégoulineuse Epinante
06. Dégoulineuse Epinant tombe en sommeil
III/ Manolo
07. On tous qui
08. Regarde-moi !
09. Sortie dans le parc
10. Ciel noir sur sol gris
11. L'angeindividu
IV/ En la foret
12. La quete
13. Chaude fontaine de remoux
14. D'un desir chaste et pénétré
15. Vers la grande sale
V/ L'ame de china
16. Science sans conscience
17. L'homme en gris
18. Machés, soit !
19. Manolo on juliet Vs la machine
Dat' []

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