On croyait vraiment avoir perdu Renaud. Il faut dire que depuis une dizaine d'années, ses idéaux ont un peu pris du plomb dans l'aile. En conséquence, le dernier véritable album de Renaud, Marchand de Cailloux, est resté plus de dix ans sans succession, en dehors des sympathiques Renaud cant el'Nord, La belle de Mai ainsi qu'un album de reprises de Brassens. Pendant ce temps, notre chanteur au grand coeur s'enfonçait de plus en plus dans l'alcoolisme, le cynisme et la solitude, perdant au passage l'amour de sa vie et l'inspiration.
Cette traversée du désert, ironie du sort, a laissé le temps au temps d'agir en faveur de son oeuvre, sans cesse réévaluée, reprise, étudiée. On s'est rendu compte qu'au-delà du contestataire que l'on connaissait bien, Renaud est un authentique poète, qu'on n'a plus peur de comparer à Brassens, Ferré, Gainsbourg ou Obispo (une erreur s'est glissée dans cette liste, à vous de la trouver :o) ). Décidés à le sauver de l'autodestruction, et motivés par cette reconnaissance artistique tardive, les proches de Renaud ont profité d'une de ses périodes de sobriété pour le pousser à partir en tournée (en 1999, plus de 200 concerts donnés à travers la France), puis à écrire de nouvelles chansons, « en échange d'une cuite par chanson écrite », dira la légende. Le résultat est Boucan d'enfer, un succès éclatant et mérité, à compter sans problème parmi ses meilleurs albums. 14 chansons durant lesquelles Renaud fait le point, avec un égocentrisme parfaitement assumé, sur ce qu'il est devenu. Musicalement, c'est une magistrale réussite, grâce au travail formidable de Jean-Pierre Bucolo (éternel complice et guitariste de Renaud, qui agit dans l'ombre, mais dont le rôle est inestimable dans sa carrière) et du pianiste Alain Lanty, qui apportent aux chansons richesse harmonique et authenticité instrumentale. Soutenu par ces arrangements parfaits, Renaud laisse plus que jamais ses textes jouer le premier rôle.
La magie opère toujours, mais dans un autre registre. L'espoir a presque totalement disparu des sentiments exprimés, sauf peut-être lorsque Renaud s'évertue à parler de son mariage au présent. Docteur Renaud, mister Renard, sur une rythmique rock agressive, représente une sorte de confession désabusée, dans laquelle Renaud tente de mettre ses déboires sur le compte d'un prétendu dédoublement de personnalité. Le ton est assez ironique pour que l'on comprenne que l'intéressé n'est pas dupe de sa propre tendance à se détruire, lui et le bonheur qui pourtant lui tendait les bras. Petit Pédé, dédié à l'un de ses amis les plus proches, renoue avec le style Renaud d'autrefois, la description sans concession de souffrances banales mais terribles, comme pour mieux nous faire comprendre que pendant son absence les choses n'ont pas vraiment changé dans notre société. Dans L'entarté et Je vis caché, Renaud s'attaque violemment (par l'intermédiaire de Bernard Henri Levy pour la première) au show-business et au parisianisme. Le discours est hypocrite (Renaud a par la suite empoché sans coup-férir son NRJ Awards et s'est montré dans toutes les émissions de variété possibles), mais si brillant et verveux qu'on ne peut que rire, d'autant que cela soulage après l'écoute de certains titres de l'album. Car avec Coeur perdu, Renaud signe ce qui est probablement sa chanson la plus triste. Cette description des souffrances endurées à ses côtés par son épouse ne peut qu'émouvoir, d'autant que le texte est écrit du point de vue de Dominique elle même. La réciproque est donnée dans Boucan d'enfer, et avec Mal Barrés, Renaud conclut sur un ton amer une trilogie de chansons consacrées à son amour perdu. Tout n'est pas parfait dans cet album, puisque Baltique (chanson dédiée à la chienne de François Mitterrand, dont Renaud se sent proche car comme elle, il n'a pas sa place dans les églises) et Tout arrêter (une sorte de remake désenchanté de Dès que le vent soufflera) sont plutôt anecdotiques. Manhattan Kaboul, grâce au thème de guitare accrocheur de Bucolo et à la voix fort bienvenue d'Axelle Red, parvient à convaincre malgré son évident statut de single à succès, grâce à un texte qui décrit d'une manière sobre, donc totalement nouvelle, le drame de l'Afghanistan.
Tout au long de l'album, Renaud évoque ses proches, de façon plus ou moins directe. Sa fille Lola a donc droit à une amusante ballade, Elle a vu le loup, écrite depuis quelques années au moment où l'album a été enregistré. Il y a du Pierre Perret dans cette évocation souriante de la perte de l'innocence, un des rares moments de l'album où la bonne humeur refait vraiment surface, avec Mon nain de jardin, bien que ce dernier hommage aux petites gens soit quelque peu teinté d'amertume. Dans Corsic'armes, chanson qui évoque le sort de François Santoni (nationaliste Corse assassiné en 2001), Renaud parvient à convaincre en rappelant que derrière le fort complexe « dossier Corse » il n'y a rien d'autre que des hommes. Une belle démonstration de simplicité, même si la prise de position de Renaud sur la conclusion de cette chanson est malvenue et déroutante (il déteste le nationalisme de façon générale, mais se sent proche des nationalistes Corses, car eux-mêmes s'opposent au nationalisme français... ça se mord un peu la queue, tout ça !)
Pour clore l'album, Renaud à choisi de parler de ses chers disparus à lui, bien qu'on ait plutôt l'impression qu'il s'adresse directement à eux. Sur une mélodie que Trénet aurait pu écrire, il cite tous ceux qui ont compté pour lui (écrivains, cinéastes, hommes politiques...) et l'attendent au paradis, là ou se trouve son Bistrot préféré, en tâchant de n'oublier personne. Une très belle chanson.
Boucan d'enfer marque dont le retour au sommet d'un Renaud que l'on n'attendait pas si lucide et inspiré. Une réussite artistique doublée d'un des plus gros succès commerciaux de l'année. Vieillissant et fatigué mais toujours aussi attachant, Renaud nous dit qu'il est toujours là, et on en redemande.
Laurent []

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