Production musicale rime fréquemment avec stratégies marketing, formatage et manque de créativité. Pour notre plus grand bonheur, certains groupes se démarquent volontairement de ces contraintes, et produisent ce qui leur plaît, sans souci du qu'en dira-t-on. Ainsi, Marillion, choisissant de faire confiance à ses fans, s'est-il lancé dans un projet que l'on aurait pu croire aussi fou qu'audacieux : le groupe propose à ses fans d'acheter leur album avant même que celui-ci ne voie le jour, afin d'en financer la création et la promotion... Et ça marche ! Pas de maison de disque, l'album est autoproduit, auto-financé et auto-promu... Bref, une belle démonstration d'indépendance, qui se solde en outre par une extraordinaire réussite musicale.
Marbles est un double album, mais n'existe dans les commerces que sous forme d'album simple, comportant une sélection de chansons issues de l'oeuvre originale. Sera traitée ici la version « double », disponible à l'achat sur le site du groupe, marillion.com (le site officiel le plus complet qu'il m'ait jamais été donné d'observer, vous y trouverez tout, absolument tout ce que vous voulez savoir sur Marillion - et même plus).
Marbles renferme 15 titres, pour une durée d'une centaine de minutes... Après un rapide calcul, on en déduit que la durée moyenne d'une chanson est d'environ 6 minutes 40... Bref, tout ça pour dire que Marillion, c'est du rock progressif, soit des compositions longues, complexes, tordues et lunatiques... entre autre. S'affranchissant de tout scrupule, le groupe entame le premier disque avec Invisible Man, fascinant pavé de 13 minutes et des poussières. La détresse d'un homme devenu invisible mise en musique... Le désespoir succède à l'égarement, les montées en tension sont suivies de passages en apesanteur, voix, piano et guitares se mêlent dans un bouleversant appel au secours, trop écorché pour verser dans le larmoyant. Seul Ocean Cloud, morceau de bravoure de plus d'un quart d'heure, parvient à faire aussi poignant et versatile, voire plus, car on sent poindre çà et là une mélancolie teintée d'une pointe d'amertume... La musique de Marillion est à tel point basée sur l'affectif et le ressenti qu'il est presque impossible d'en produire une description technique : chaque note, chaque seconde semble être destinée à mettre en valeur un sentiment, à provoquer une réaction émotionnelle chez l'auditeur. Dans un registre plus apaisé que les deux chansons précédemment citées, Fantastic Place émerveille par sa douceur et par la beauté des soli de guitare, tandis que The Only Unforgivable Thing, plus difficile d'accès, nécessite un certain nombre d'écoute pour saisir chaque détail de ce tableau labyrinthique et pourtant terriblement limpide. Sur ce premier disque, Genie se démarque par sa (pseudo) brièveté et par la légèreté qui s'en dégage, légèreté qui permet somme toute de reprendre son souffle, d'autant plus que la qualité mélodique est encore une fois au rendez-vous.
Le second disque comporte plus de titres « courts », parfois clinquants (Drilling Holes, The Damage), parfois grandiloquents (You're Gone) et parfois tout simplement enchanteurs (Don't Hurt Yourself, sublime). Angelina se fait un peu mutin et intimiste, et Neverland constitue le sommet de l'album : une introduction au piano à vous arracher des larmes, une voix hésitante posée sur un discret tapis de violons, un refrain qui vous prend aux tripes et des soli de guitare plus irrésistibles que jamais : douze minutes de bonheur. Globalement, ce qui fait la grande force de Marillion est peut-être la « faiblesse » vocale du chanteur : les petites éraflures et autres fêlures - peut-être volontaires - lui confèrent un aspect humain et attachant, qui convient très bien à l'humeur de Marbles. D'ailleurs, pourquoi Marbles ? Tout simplement parce qu'un album de ce volume et de cette ampleur nécessitait un fil directeur. C'est chose faite avec les quatre interludes (intitulés respectivement Marbles I, II, III et IV), qui dans des genres pourtant bien différents, content une seule et même histoire, celle du chanteur et des billes avec lesquelles il jouait dans son enfance. Le thème de l'enfance est d'ailleurs présent sur Ocean Cloud, mais dans un autre contexte, car chaque titre raconte sa propre histoire, parfois mélancolique, parfois inquiétante, mais qui ne laisse jamais insensible. On est loin des standards de paroles sans âme dont nous assomment actuellement les ondes radio...
Avec Marbles, Marillion propose un album doté d'une très forte personnalité, sans compromis et d'une immense qualité technique et artistique. C'est simple, impossible de trouver le moindre défaut, hormis peut-être la répartition des chansons sur les deux disques, pas forcément équilibrée (mais peut-être est-ce voulu) et le choix des titres figurant sur la version simple. Au fond, peu importe : une fois l'un des deux disques insérés sur la platine, celui-ci risque bien d'y rester longtemps... Après tout, ce n'est pas autrement que l'on reconnaît les perles rares.
Marillion - Marbles
Disque 1
01. The Invisible Man
02. Marbles I
03. Genie
04. Fantastic Place
05. The Only Unforgivable Thing
06. Marbles II
07. Ocean Cloud
Disque 2
01. Marbles III
02. The Damage
03. Don't Hurt Yourself
04. You're Gone
05. Angelina
06. Drilling Holes
07. Marbles IV
08. Neverland
Danorah []

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