Il doit être aux alentours de 19h30 lorsque le métro me dépose au pied du Grand Rex. Servant de jonction entre le deuxième et le neuvième arrondissement de Paris, le boulevard de la Poissonnière est en pleine effervescence, conformément à ses traditionnels débuts de soirée. Au premier abord, il semble qu'une multitude de personnes se soient données rendez-vous face aux portes de ce haut lieu du spectacle parisien. Des regards se croisent. Des gens se bousculent. Certains se faufilent tant bien que mal. D'autres s'interpellent à distance. Des groupes se forment à intervalles réguliers. Les visages se détendent. La tension s'évacue. Une bonne humeur qui se transmet de l'un à l'autre sans protection aucune. Pour beaucoup, la fin de semaine s'annonce sous les meilleurs auspices.
Parmi cette foule de spectateurs, la communauté portugaise d'Ile de France tient une place à part, ce qui n'est guère étonnant pour un tel événement. Il est de ceux qui ne se reproduiront pas de sitôt si près de leur domicile. Je note également la présence de parfaits néophytes, lesquels partagent et sont guidés par une même volonté d'esprit, une même soif de connaissance autour des cultures de leur monde. Profitant de leur passage à Paris, quelques groupes de touristes, reconnaissables à leur accoutrement ou leur comportement, tous deux atypiques, se font entendre ici où là au coeur de cette même foule. Une foule autour de laquelle gravitent les éternels malchanceux, "recherchant places désespérément".
Le service d'ordre du Rex se montre particulièrement vigilant ce soir-là. Les visages sont verrouillés, les fouilles, minutieuses. Les appareils photos sont systématiquement confisqués, le mien y compris, ce qui ne me réjouit guère. Place ensuite au traditionnel génocide de billets. Il ne me reste alors plus qu'à gravir cette cinquantaine de marches, qui me sépare encore de cette satanée salle de spectacle. Les murs sont recouverts d'affiches promotionnelles. Impossible d'échapper aux inscriptions publicitaires du principal sponsor de cette soirée. Un matraquage médiatique fort heureusement compensé par l'étonnante bonne humeur du personnel d'accueil affrété au balcon.
En entrant dans la salle, mon regard se porte instinctivement sur la scène : quatre projecteurs tournés vers le sol, éclairant les futurs emplacements, répartis en V, de chacun des musiciens. En son centre, on devine celui de leur chanteuse. Un pied de micro y a été planté, tel un drapeau en territoire conquis. Mon regard parcourt ensuite les parois colorées de la salle, puis les sièges alentours. Les trois niveaux de la salle (orchestre, mezzanine, balcon) peuvent accueillir 2650 spectateurs. Or, je sais la manifestation complète. La rareté des sièges libres ne me surprend donc pas. A ma droite, un couple de jeunes retraités s'impatiente déjà. Il n'est pourtant que 20h. Réaction typiquement méditerranéenne. Un peu plus loin, quelques jeunes fredonnent en choeur les quelques chansons qui ont fait la renommée du groupe, à l'affiche ce soir-là. Chansons, qui sont en quelque sorte la raison de leur présence en ces lieux : Haja o que Houver, Alfama, Oxalá ou bien encore Céu Da Mouraria seront ainsi joyeusement massacrés.
Quelques applaudissements timides se font entendre ici où là. Mais à mesure que l'échéance se fait imminente, les salves se font de plus en plus nourries. Bientôt, elles ne s'arrêtent plus que pour reprendre de plus belle. En coulisse, les artistes n'ont plus qu'à choisir leur acclamation pour faire leur entrée sur scène. Ce qu'ils ne tardent guère à faire. Il est 20h40.
C'est donc sous les applaudissements du public et par la gauche de la scène que José Peixoto, Fernando Judice, Pedro Ayres Magalhães et Carlos Maria Trindade font leur entrée. En file indienne. Vêtus de leurs sempiternels costards cravate. Les trois premiers tenant entre leurs mains leur guitare de prédilection. Recouverte d'une superbe robe de soirée, d'une blancheur quasi angélique, Teresa Salgueiro ferme la marche. En marge de l'acclamation du public réservée à l'ensemble des membres du groupe, de nombreux spectateurs manifestent leur émoi devant leur sublime égérie. L'ovation est à la hauteur de leur carrière internationale. Les musiciens prennent le temps de bien s'installer, pendant que Teresa s'incline face à une foule unanime, conquise sans même avoir assisté à la moindre performance musicale. Chacun des membres considère ensuite un instant son voisin. Les guitares classiques de Pedro et José, la guitare basse acoustique de Fernando et le synthétiseur de Carlos prononcent alors leurs tous premiers mots. L'introduction de leur Ó Luz da Alegria ("Ô, Lumière du Bonheur") ne trouve aucun écho dans la salle. Un calme religieux vient de s'abattre sur ce si Grand Rex. Une poignée de secondes s'écoule ainsi. Teresa s'approche alors de son seul instrument de travail et émet ses toutes premières vocalises. Le temps d'un frisson, je prends conscience que tout est là : un socle de guitares appliquées ; quelques bribes de clavier, pour les ambiances musicales ; et une voix. Une vraie. En un rien de temps, chacun peut se faire une idée assez précise "du pourquoi du comment" du phénomène "Madredeus".
C'est seulement à l'issue de ce premier morceau que Teresa s'adressera en français à son public d'un soir. Les titres de l'album Un Amor Infinito y passeront tous, ou presque. Une occasion toute trouvée de redécouvrir les excellents Cantador da Noite ("Chanteur de la Nuit"), Suave Tristeza ("Douce Tristesse"), Um Amor Infinito ("Un Amour Infini") et Uma Estátua ("Une Statue"). Sur scène, on découvre une Teresa Salgueiro particulièrement introvertie, peu encline à la danse et la gestuelle. On regretterait presque cette apparente passivité, si elle ne s'accordait pas aussi bien à son interprétation et à la marque de fabrique "Madredeus". La grande motivation de Pedro Ayres Magalhães fait plaisir à voir. Plus d'un quart de siècle de succès musicaux pèsent pourtant sur ses épaules, si l'on comptabilise les années Corpo Diplomático et Heróis do Mar. La relative discrétion de José Peixoto et Fernando Judice n'enlève rien à la qualité de leur prestation scénique. Il n'y a rien à redire quant à la justesse et à l'importance des ambiances synthétisées par les cheveux longs et attachés de Carlos Maria Trindade, même si prises isolément, ces ambiances "ultra kitsch" seraient inexploitables. Ensemble, ils en profiteront pour expérimenter leur Faluas do Tejo, extrait de leur tout dernier album du même nom (paru en février 2005).
Au cours de ce concert, je prends conscience, une fois de plus, de la qualité sans faille du timbre de voix de Teresa Salgueiro, même après deux heures et demie de concert. Le talent des musiciens qui l'entourent ne fait absolument aucun doute, chacun apportant à sa manière sa propre pierre à l'édifice "Madredeus". Leur complicité se révèle parfaitement transparente aux yeux de leur public. Simplement, je me rends compte de la relative herméticité de certains de leurs titres, entre le caractère soutenu de leurs paroles et l'extrême langueur de leur mélodie. Je puis comprendre que leur performance scénique puisse susciter des réactions extrêmes, et insuffler à d'autres des sentiments inverses aux miens. Ainsi, une poignée de spectateurs profitera de l'entracte pour s'éclipser, de manière plus ou moins discrète. D'autres, au contraire, laisseront s'exprimer leur enthousiasme, ce qui donnera lieu à quelques jolies déclarations d'amour en public, toutes dirigées vers la non moins jolie Teresa.
Le groupe fera encore deux allers-retours entre la scène et les loges, l'occasion d'interpréter, en outre, Haja o que Houver, l'un de leurs titres fondateurs, paru sur leur album O Paraíso courant 1997, et Lisboa, Rainha do Mar ("Lisbonne, Reine de la Mer"), le premier titre de leur dernier album en date, Faluas do Tejo. Ce dernier faisant écho à leurs précédents Moro em Lisboa ("J'habite Lisbonne") et Adoro Lisboa ("J'adore Lisbonne"), et venant donc mettre un terme à un vaste hommage rendu à Lisbonne, "la ville aux sept collines", "capitale du pays au printemps éternel". Lisbonne, qui est aussi l'endroit qui les a vu naître et grandir, avant qu'ils ne deviennent les itinérants que l'on sait.
Encontrámos, na nossa estrada, um amor infinito, concerto após concerto, ano após ano, disco após disco, gostávamos que isto se soubesse e queríamos aproveitar esta oportuidade para o agradecer (Pedro Ayres Magalhães)
[Nous avons trouvé, sur notre route, un amour infini, concert après concert, année après année, disque après disque, nous aimerions que cela se sache et nous voudrions profiter de cette opportunité pour lui rendre hommage].
Track List de l'album Um Amor Infinito (paru en mai 2004) :
01. Ó Luz da Alegria
02. Cantador da Noite
03. Uma Estátua
04. Um Amor Infinito
05. As Palavras Ausentes
06. Vislumbrar - O Canto Encantado
07. Moro em Lisboa
08. Os Males do Mundo
09. Ao Crepúsculo - Onde é que está o meu amor ?
10. O Olival
11. Reflexos de Ouro
12. Suave Tristeza
13. Ás Vezes

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