9/10Madredeus - Ainda

/ Critique - écrit par Filipe, le 07/03/2005
Notre verdict : 9/10 - Ainda (Ecrivez votre critique)

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Madredeus, le prolongement réussi d'un courant historique.

En 1985, Pedro Ayres Magalhães et Rodrigo Leão, les bassistes respectifs des groupes Heróis do Mar et Sétima Legião, partagent une passion immodérée pour les traditions musicales de leur pays natal. En dehors de leurs heures de travail, ils se réunissent et composent ensemble une série de partitions pour deux guitares acoustiques. Ils imaginent également les paroles qu'ils associeraient volontiers à leurs mélodies, sans que quiconque ne soit alors en mesure de les interpréter. Gabriel Gomes, l'accordéoniste des Sétima Legião, les rejoint assez vite cette année-là, suivi de près par Francisco Ribeiro, violoncelliste de son état. Il ne leur manque plus qu'une voix mais jusqu'à présent, leurs prospections se sont avérées infructueuses de ce côté-là. Et c'est pratiquement par hasard qu'ils entendent pour la première fois la voix d'une certaine Teresa Salgueiro, qu'ils découvrent alors âgée de 17 ans. Sa mère lui a transmis son amour pour la chanson et les grandes figures du fado ont été les idoles de son enfance. Les musiciens du groupe sont unanimes à son sujet. Ses réinterprétations sont équivalentes aux versions originales et son timbre de voix conviendrait à merveille aux arrangements sonores, dont ils souhaitent vivre à présent. Si bien que le groupe est venu à sa rencontre par inadvertance, ce qui ne l'a pas empêché de l'engager sur le champ.

Leurs premiers concerts datent, semble-t-il, de novembre 1987. Un mois plus tard, la sortie de leur premier album Os Dias da Madredeus s'ouvre sur un large plébiscite. A partir de là, le groupe enregistre bon nombre d'albums, qui se vendent aussi bien au Portugal qu'au-delà, ce qui allonge considérablement la trajectoire de leurs tournées promotionnelles. Pour information, leur discographie comprend à ce jour les albums suivants : Existir (1990), Lisboa (1991-92), Espírito da Paz (1994), Ainda (1995), Paraiso (1997), O Porto (1998), Antologia (2000), Palavras Cantadas (2001), Movimento (2001), Electronico (2002), Euforia (2002), et plus récemment, Um Amor Infinito (2004).

En 1994, Pedro Ayres Magalhães est contacté par le réalisateur allemand Wim Wenders, qui s'apprête à tourner un film sur Lisbonne, alors capitale européenne de la culture. Le temps d'un remplacement au sein du groupe, celui de Rodrigo Leão par Carlos Maria Trindade, ex-membre des Heróis do Mar, le groupe enregistre alors deux albums coup sur coup, puis édite le premier (O Espirito da Paz) sans pour autant dévoiler le contenu du second. Les neuf inédits qui composent ce dernier album sont d'abord présentés au réalisateur, qui les retient tous sans exception pour les besoins de son film. Ceux-là constituent donc Ainda, bande originale du film Lisbon Story, qui fut mise à disposition du public dès mai 1995.

Le talent de la cantatrice Teresa Salgueiro est aujourd'hui reconnu à travers le monde entier. En sa compagnie, la barrière de la langue n'a jamais été aussi insignifiante. Comparée ici où là à Dulce Pontes ou à Cesaria Evora, elle est aussi l'une des principales héritières de l'illustre Amália Rodrigues, qui fit vibrer tant de coeurs en son temps. Pedro Ayres Magalhães, le maître à penser du groupe Madredeus, a grandi sous l'emprise du fado et de ses divas. Adulte, il n'a pas su s'en défaire, tant son coeur s'en était imprégné et lui en était redevable. Le fado étant l'expression de la saudade lusitanienne et des sentiments inconscients ou camouflés qui sont enfouis en chacun de nous, ses origines sont à la fois multiples et incertaines. L'amour inaccompli, la jalousie, la nostalgie des morts et du passé, le chagrin, l'exil en sont les principaux thèmes. Son répertoire se fait donc rarement plus léger, contrairement aux interprétations de Teresa Salgueiro, qui sont loin d'être aussi désespérées que toutes ces complaintes d'antan : elles sont, bien au contraire, autant d'hommages à la vie, au charme du crépuscule ou aux bienfaits de l'Amour. En revanche, ses chants sont, à l'instar de ceux des plus grandes cantatrices, d'une générosité et d'une intensité émotionnelle rare. Il est clair que sa qualité de voix désarme à elle seule tout esprit critique.

L'album fourmille d'instants oniriques, empreints d'on ne sait quelle sorcellerie moyenâgeuse. Ainda s'intéresse de près à Lisbonne, la ville aux sept collines, et aux nombreux mystères qui lui sont traditionnellement associés. La guitare étant l'instrument phare du fado, et ce depuis la fin du XVIIIème siècle, les cordes occupent ici une place prépondérante, prêtant main forte (si besoin est) aux vocalises de Teresa. Et pour illustrer l'extrême importance de ses guitaristes, notons simplement que les titres Miradouro de Santa Catarina et Viagens Interditas sont purement instrumentaux. Parmi les neuf orchestrations figure également Milagre, l'un des titres porte-drapeau du groupe.

Leur interprétation de la musique est irréprochable, dans la mesure où leurs compositions diffèrent les unes des autres sans que leur qualité ne fluctue réellement. Celles-ci se rapportent exclusivement à leur environnement social et aux usages de leur pays. Leurs souvenirs et ceux de leurs aïeux constituent leur stock de matières premières. Naturellement imprégné des fondements du fado, le groupe ne s'est pas cantonné à leur simple application. Il a su enrichir son répertoire tout en s'inspirant d'autres courants, ceci de manière à aboutir à un style, reconnaissable entre mille : celui des Madredeus. Même après vingt ans de carrière, il leur arrive encore de s'offrir des incartades de jeunes éphèbes, en explorant encore et toujours de nouveaux univers musicaux, qu'ils combinent ensemble et au leur. Ainsi, l'album Ainda est l'occasion pour eux de s'essayer au tango, à travers leur vision très personnelle de ce labyrinthe, que représente le quartier lisboeta de l'Alfama. Plus tard, ils accepteront d'électroniser plusieurs de leurs titres phares pour les besoins de leur album Electronico (2002). La même année, ils enregistreront à Bruges leur collaboration avec le Symphonic Orchestra de Bjarte Engeset (Euforia).


A noter qu'une attention toute particulière a été apportée à la conception de leur site officiel : http://madredeus.mind.pt. Celui-ci vous permettra sans aucun doute de satisfaire votre curiosité à leur sujet, dans la mesure où l'intégralité de leur discographie y est partiellement accessible. Madredeus est certainement à ce jour le groupe portugais le plus connu au monde.

01 - Guitarra
02 - Milagre
03 - Ceu da Mouraria
04 - Miradouro de Santa Catarina
05 - A Cidade e os Campos
06 - O Tejo
07 - Viagens Interditas
08 - Alfama
09 - Ainda
10 - Maio Maduro Maio

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