8/10Jesu - Conqueror

/ Critique - écrit par Aenem', le 16/01/2008
Notre verdict : 8/10 - Du gaz plein la tête (Ecrivez votre critique)

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2002, Godflesh groupe essentiel dans les années 90 de metal industriel au même titre qu'un Nine Inch Nails ou un Ministry se sépare.

Dans celui-ci se trouve Justin Broadrick, artiste ayant joué dans Napalm Death, Scorn, Final, Techno Animal et surtout Godflesh, une hydre essentielle au mouvement du metal et surtout une inspiration majeure pour de nombreux artistes affiliés à ce mouvement musical.

De cette séparation, Justin Broadrick va très mal s'en remettre jusqu'à ce qu'en 2004 il revienne avec Jesu et un EP comme Heart Ache qui est une suite logique à priori de feu Godflesh. Depuis son retour Jesu est devenu plus qu'une simple recréation, c'est devenu son projet essentiel et le nombre d'EPS et d'albums assez conséquent pour si peu de temps déjà vient confirmer cela.

Après ce premier EP Heart Ache et un premier album éponyme aux sons pas si éloignés que ça de Godflesh plongé dans ce mélange de metal et de nappes en fusion mélangées dans des sons sortis tout droit d'industries à l'abandon, Justin Broadrick accompagné de Diarmuid Dalton et Ted Parsons (ex Swans) a embrayé sur la deuxième étape dans le développement de Jesu, Silver.

Plus ouvert, moins claustrophobe, le son était en train de muter sous nos yeux peu à peu. Aussi lorsque Justin Broadrick annonça qu'il voulait faire quelque chose de plus pop, aussitôt les fans ont crié au scandale.

Pourtant le premier EP, Silver laissait envisager une mutation de leur musique vers ce Conqueror.

Body and soul

Non ne fuyez pas, Conqueror n'a rien d'agressif et / ou de bourrin. La violence est ailleurs, plus sourde, sous latente, exprimée de manière cathartique ce qui se reflète dans la manière de celui-ci de sonner.

Car ce Conqueror est un croisement hybride entre la scène du shoegazing des années 90, dont le digne représentant était entre autres My Bloody Valentine et un doom metal à tranquillisants proche de Black Sabbath.

Conqueror est plongé la tête la première dans le shoegazing, ce néologisme à la base inventé par le magasine de musique anglais NME qui résumait un énorme mur de son fait de saturations pour empêcher un son cristallin et qui mélangeait dans le mixage final la guitare, la batterie et le chant dans une lenteur figée. D'où la propension naturelle qui émanait de ces musiciens à jouer tête baissée, les regards fixés sur leurs pédales à effets qui se tenaient sous leurs pieds.

Cela donne à cet album une couleur ocre, un son fait d'une masse étrange, lourde malgré son côté aérien, qui nous fait flotter en apesanteur, plonger dans un état à mi-chemin entre le rêve et la réalité.

Where did you sleep last night?

Ce premier contact vient tout d'abord de la pochette, paysages aux couleurs délavés où la nature semble peu à peu prendre le contrôle sur les industries, paysages quasi transparents, paysages où la vie humaine a déserté ces lieux, faits d'impressions d'images vagues, plus des formes que l'on suppose en filigrane que réellement des décors fixés dans le temps, va se perpétuer dans la musique.

Dès le départ, le ton est donné, avec le titre éponyme, Conqueror, et son détachement monocorde, sa voix délayée dans les sons brumeux, gazeux et nous incitant à une longue étreinte langoureuse, bercée aux tonalités de Jesu. Ce schéma de d'agressivité sous-latente, monocorde et détachée, donne l'impression que Jesu ne vit plus les pieds sur terre mais a succombé après sa dépression, à un constat désabusé sur le monde. Constant qui se retrouve dans les paroles qui ne sont autres que de longues plaies béantes sur l'esprit de Broadrick: « all the spaces they made for us are all filled up. And they will deceive us and they will desert us ».

Ce schéma va se reproduire sur les 8 compositions en mid tempo démarrant à chaque fois sur la même construction: effet de saturation du son, vacillement de celui-ci, avant que les guitares lentes débarquent et se laissent chuter avec un son d'une lourdeur palpable, d'où sans doute l'impression de peu d'originalité qui en ressort.

Pourtant, la confrontation entre ce monde fait d'impulsions des guitares qui soulèvent l'auditeur pour le mettre en apesanteur et cette voix fragile, comme posée sur les mots, chantant sur la corde raide comme si tout le poids du monde s'étalait sur ses épaules, vont devenir au bout de 57 minutes une drogue lente qui s'infiltre peu à peu dans l'esprit de l'auditeur.

Old Year, balade pesante, massive, granuleuse, fait son travail de douce léthargie tout comme Transfigure qui voit les guitares s'écraser contre des murs de plumes avec toujours cette lente descente faite d'accords saturés et joués au ralenti. Impossible de ne pas bouger de la tête ni se mettre peu à peu à fermer les yeux si l'on est un minimum réceptif au style, la transe arrivant assez rapidement.

Weightless & Horizontal ensuite et cette montée comme si l'on touchait les cieux, cette impression d'effleurer quelque chose de profondément triste jusqu'à ce que soudainement le temps s'arrête en plein milieu, puis que l'enchaînement de ces explosions qui vont finir par tomber qu'on aurait pu sortir d'un album de Godspeed you Black Emperor!, nous submergent. Sublime.

La dernière partie de l'album n'est pas en reste cependant, Mother Earth et ses escapades sur les plaines désertes et vides mais avec un ton nettement plus positif, est d'un bonheur contemplatif absolu. Les guitares vibrantes sont absolument terrassantes. Et que dire de ce dernier morceau final, Stanlow, commençant par une nappe sortie presque de 2001 l'odyssée de l'espace, et ces guitares de plomb suspendues, quasiment pop sur les bords, et achevant le travail de rêverie dans lequel le temps aura semblé hors de l'espace, suspendu.

The playgrounds are empty

Un metal au ralenti sous tranquillisants, tendu, suspendu sur un fil. Voilà ce que Conqueror propose comme expérience ultime. Il est certain que le virage pris avec ce disque et les suivants d'ailleurs pourra perturber les ex fans de Godflesh, mais qu'importe, Justin Broadrick n'en fait qu'à sa tête, et la prolifération de ses oeuvres en 2007 aura été l'exemple le plus parfait de cette envie de créer quelque chose de très fort avec ce groupe. Au niveau de la composition également, cette impression de répétition est sans doute due à ces riffs qui tournent en boucle pour immerger l'auditeur dans un hypnotisme profond. Conqueror ressemble dès lors à ces réveils matinaux à mi-chemin entre le rêve et la réalité qui sont confrontés, qui s'expriment lorsque le corps est poussé dans ces spasmes réactifs et mécaniques pour se lever, bouger, affronter le monde extérieur.

Eprouvant, intense, lourd, incroyablement lent, l'écouter en boucle revient à se faire une séance de thérapie gratuite dans des strates tantôt tendres tantôt tristes à souhait dont on ne voudrait jamais partir.

En cela, Conqueror est un album d'une maturité quasiment habituée et sans doute peu abordable aux premières écoutes. Mais la cohabitation entre cette lourdeur nous plongeant dans le sommeil le plus profond et cette lévitation dans l'espace musical de Jesu, nous laissant survoler la grisaille quotidienne, nous pousse à vouloir faire un effort d'écoute pour ce disque qui devient une nécessité quasi absolue au fil des jours.

Expérience particulière à tenter, en tout cas.

 

Jesu - Conqueror

01. Conqueror
02. Old Year
03. Transfigure
04. Weightless & Horizontal
05. Medicine
06. Brighteyes
07. Mother earth
08. Stanlow

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