Interzone - Concert à la MJC Ô Totem - 01/02/2019

/ Critique - écrit par nazonfly (), le 03/02/2019

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L'interzone, c'est cet espace entre les zones, entre les cartes, entre les cultures. Interzone, c'est aussi un duo de musiciens qui habite et hante l'espace entre les cultures, françaises et syriennes en l’occurrence. Chronique d'un concert magique.

2005. Un certain Serge Teyssot-Gay passait à la Tannerie de Bourg-en-Bresse. Serge Teyssot-Gay, le guitariste de Noir Désir. Un mythe quoi. Il passait avec un joueur de oud syrien, soit. Je venais pour le premier, pas pour le deuxième. À l’entrée, pour mettre le public dans l’ambiance, un thé à la menthe était servi. Idéal pour débuter un concert qui restera comme l’un des plus mémorables. Depuis j’ai pu suivre de loin en loin la carrière du guitariste : un autre concert du duo au Ninkasi Kao en 2007, un concert avec Casey en 2009 au Fil à Saint-Étienne, un autre aux Eurockéennes la même année et un album extraordinaire, un concert avec Casey et B. James à l’Épicerie Moderne à Feyzin pour la sortie de Les contes du chaos, un ciné-concert sur Nosferatu en 2012 au cinéma Le Fellini àVillefontaine. Le type foisonne de projets, monte des collaborations plus ou moins temporaires (il nous le dira hier soir, la collaboration avec Casey est terminée, il y a certains projets qui doivent finir) mais, des mots même de Teyssot-Gay, son entente avec Khaled Aljaramani ne s’arrêtera jamais. C’est donc 13 ans après notre première rencontre avec le duo que nous les retrouvons à la MJC Ô Totem à Rillieux-la-Pape.

Avant de nous lancer dans la chronique échevelée d’Interzone, il nous faut dire quelques mots de la première partie qui se prénomme Yiazaal. Si les deux formations sont différentes (guitare et oud pour Interzone contre le classique batterie/guitare/basse pour Yiazaal), il faut noter un pont important entre les deux groupes : Khaled Aljaramani est originaire de Syrie tandis que Yazan Al-Mashni, le chanteur de Yiazaal, est arrivé de Jordanie en 2015. C’est ainsi que l’auteur raconte son histoire en mêlant dans un même ensemble anglais, français et arabe sur une musique résolument occidentale. Complètement mouvant, Yiazaal semble revisiter tous les aspects du rock, se plongeant parfois dans les seventies, explosant en mode post-rock sur certains titres, surfant sur une pop plus légère sur d’autres ou même proposant une belle chanson à la douceur envahissante (les lecteurs nous excuseront de ne pas pouvoir mettre de noms sur les titres). Et, même si l’on aimerait comprendre ce que nous raconte Yazan (que ce soit quand il parle en anglais, en arabe ou même en français parce que ses paroles sont assez sibyllines), sa présence sur scène est une belle manière de chauffer la salle et de préparer le public pour Interzone.


Serge Teyssot-Gay

Au changement de scène, exit la batterie. Exit la basse. Exit la guitare. Serge Teysso-Gay installe ses pédales d’effet, dispose ses outils (une baguette, un archet) sur un tabouret tandis que Khaled Aljaramani n’a qu’un tabouret pour se poser. Dans les mains de Tessot-Gay, une guitare élimée. Dans celles de Aljaramani, un oud, cet instrument arabe en forme de poire. Le dénuement. Le strict nécessaire. Le guitariste syrien prend alors la parole et nous dit quelques mots du premier morceau Kan Ya Ma Kan qui ouvre le concert comme il ouvre l’album éponyme : il s’agit des premiers mots des contes arabes « Il était une fois ou il n’était pas ». C’est ainsi que débute une soirée formidable qui voit se mêler la musique classique arabe, syrienne et la musique rock occidentale, même s’il faut reconnaître à Teyssot-Gay la volonté d’explorer sans cesse son instrument au sein de ses différents projets : comme il le dira à la fin du concert, en mode ultra-accessible, un musicien doit jouer et jouer encore car c’est en jouant qu’il progresse. Il s’excusera d’ailleurs presque entre deux morceaux des fausses notes (inaudibles pour le péquin moyen qui vous narre ce concert) tout en le justifiant : il n’a aucune envie de concerts commerciaux calibrés et préfère être constamment dans la découverte, dans la surprise. Mais laissons pour un temps ces considérations pourtant dignes de débat et revenons sur scène. Le contraste est flagrante entre la présence quasi-ascétique du musicien français rayonnant sombrement comme pouvait le faire Steve Jobs (et c’est sans doute le seul lien que nous pourrions trouver entre les deux) et l’espèce de lumière empreinte de bonhommie qui se dégage du musicien syrien. La lumière et l’obscurité, la rondeur et l’aspérité, le calme et la tempête, l’acoustique et l’électrique, tous les opposés réunis dans un duo qui respire la complicité, la fraternité, le respect et, finalement, l’amour. Comme le dira, une nouvelle fois, Teyssot-Gay après le concert, il y a des projets qui sont amenés à se terminer (malheureusement il parle cette fois de la rencontre entre Zone Libre et Casey qui, à notre grand malheur, n’engendrera plus d’enfants malsains) mais, avec Khaled Aljaramani, c’est quelque chose qui durera toujours. Il faut dire que les deux instruments se marient tellement à merveille que l’on se retrouve hypnotisé, emporté dans un monde soutenu, créé par la musique seule. Les cordes peuplent la salle le temps d’un instant qui ne durera qu’une heure mais que l’on aurait aimé qu’il se poursuive ad vitam aeternam. On pourrait tenter vainement de décrire pourquoi ce duo fonctionne, quelles sont les notes, les gammes, les je-ne-sais-quoi qui rebondissent et se répondent d’un instrument à l’autre formant une même mélodie mais, outre que je serais bien incapable de le faire, la musique du duo se vit plus qu’elle ne se décrit, elle se ressent par toutes les fibres, par tous les sens. Elle touche directement au cœur, à l’âme.


Khaled Aljaramani

 

Il existe des concerts pourris, ratés, manqués. Il existe des concerts calés, précis. Mais il existe finalement assez peu de concerts où l’on sent, dans tout son être, qu’il se passe quelque chose sur scène. C’était le cas avec Interzone il y a 13 ans à la Tannerie, c’est toujours le cas aujourd’hui avec Interzone.

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