Choux gras en cette fin d'année : deux papes du patrimoine de la chanson française sortent un album le même mois. Johnny Hallyday regarde derrière lui, et tente un retour aux sources avec un disque de « blues ». Etienne Daho, lui, continue son petit bonhomme de chemin. Dynamiteur de la pop française dans les années 80, il a pondu des titres que tout homme de l'Hexagone a entendu au moins une fois dans sa vie (Tombé pour la France, Des heures hindoues, Duel au soleil...). Depuis Paris Ailleurs, Daho n'est plus considéré comme un zozo se trémoussant sur des synthés pourris. Certains parlent de disque majeur, d'autres de maturité. Ce que l'on admet surtout, c'est que derrière cette voix grave et monocorde se cache un homme toujours en avance, prenant les virages avec quelques secondes d'avances. Il fait du trip hop avec le groupe anglais St Etienne, continue son travail de sape avec des live sur disque...
Mais le point d'orgue de cette carriere, c'est son disque Eden, pourtant le moins connu et apprécié du grand public. Tout simple. En 1996. Là où Motorbass (Etienne de Crecy et Zdar) sortait leur tout premier disque, montrant aux Anglais que les Français pouvaient faire de la bonne musique électronique. Où St Germain commençait à faire parler de lui avec des productions bien branlées. Les Daft Punk sortaient à peine leurs premiers vinyles, tentant d'accoucher d'un disque en tripotant des machines dans leur chambre. Superdiscount n'était qu'un vague projet. Tout ceci allait devenir la fameuse French Touch. La respectée puis honnie French Touch.
Etienne Daho, lui, a du sentir frémir son mouvement sur le coin de son matelas (il faut dire qu'il travaillait avec Zdar depuis quelques années, ça aide). Et décide de sortir un album de musique électronique. Même de techno ou drum & bass sur certains titres. Le fou ! Une musique qui était encore présentée dans les journaux télévisés comme une simple joute cathartique pour les drogués en manque de trip, débarque chez le gentillet Daho. Bon ok, le tout restait douceâtre, et alternait titres « classiques » et digressions électros. Pourtant, chaque beat, chaque phrase, chaque arrangement était taillé d'une main de maître, pour nous servir un vrai chef d'œuvre de pop électronique. Un petit miracle à l'époque et un classique, encore maintenant.
Il faudra attendre pas mal de temps pour que Daho daigne accoucher d'un successeur, et c'est en 2000 que sort Corps et armes, disque d'une orfèvrerie absolue, qui s'il n'atteignait pas les sommets d'Eden, offrait quelques grands morceaux, comme le méconnu Ouverture, très Massive Attack, Le Brasier ou L'Année du dragon. Malheureusement, suit un terne Réévolution, un peu trop porté par son duo sans surprise avec Charlotte Gainsbourg. Sans oublier d'autres titres et duos médiatisés pas forcément transcendants...
Débarque alors cette année L'Invitation, pompeusement annoncé comme étant enregistré entre Ibiza, Paris et Abbey Road. Difficile de dire à quoi s'attendre.
Mais si tu flirtes avec les cimes...
L'Invitation (l'album) c'est d'abord L'invitation (le titre). Etonnant, on n'a point l'habitude d'entendre le Daho sur ces ambiances là. Brûlant comme un latin venant de voir la culotte d'une donzelle. Flamenco épuré, ayant pour métronome des claquements de mains furieusement entraînants, ce titre est surtout une longue montée en puissance, laissant perler cordes et battements plus appuyés, avant de basculer dans une tornade rock sur les 30 dernières secondes... D'un point de vue chant, personne ne sera dépaysé, des détracteurs aux fans, Etienne Daho continuant d'égrainer de son timbre sombre et monocorde des textes poétiquement abstraits, pas toujours compréhensibles, comme cette présente phrase justement. Reste que L'invitation est un surprenant et très bon titre d'ouverture, en se permettant une petite touche d'exotisme bienvenue.

Etienne DahoMais la réelle couleur de l'album est à chercher du coté de Cet Air Etrange, belle chanson aérienne, petite perle pop plus dans les habitudes de notre hôte du jour. Rien d'exceptionnel du point de vue des orchestrations, presque simplistes, mais le refrain fait immédiatement mouche, et les petites incartades orchestrales finissent de porter le tout aux nues. Apres la sophistication des deux diamants qu'étaient Eden et Corps et armes, le choc est rude, mais le charme refait son effet, d'une façon plus insidieuse, moins tape à l'œil, cotonneuse.
Il est par contre presque indubitable que le prochain single de cet album sera Obsession, indéniable pop-song parfaite, mêlant (ancienne) fraîcheur anglaise et (ancien) lyrisme français, efficace, percutante, sans jamais être mielleuse. On retrouve une vraie production taillée à la serpe, foisonnante, éclatante de toute part. Les refrains sont encore ultimes, brusqués par de discrètes guitares plus incisives, ça contrebraque, ça repart de plus belle, pour former un ensemble implacable, jouissif, évident. Le fondu final, laissant apparaître des violons bien à propos finira de convaincre les hargneux. L'un des tout meilleurs titres de Daho, sans hésitation (la production est vraiment sans faute, assurée en partie par Mako d'ailleurs, jetez une oreille sur son Scuba Diving au passage...).
Et c'est presque étourdi que l'on aborde L'adorer, inquiétante mais non moins sublime chanson, lancinante, débutant sur un lit de corde sombre très cinématographique. E. Daho nous caresse les tympans de sa voix suave, pour que tout soit balayé par un refrain lumineux, décrochant votre tête pour aller l'agrafer très très haut, au coin d'un nuage. Le titre semble osciller constamment entre une tristesse prête à éclater et ce délicieux renoncement du refrain, éblouissant les larmes qu'il peine à ravaler, à dissimuler. Et à l'écoute de ces quatre titres, on se dit, confiant, que Daho fait le sans faute. Parce que ces quatre premiers titres sont réellement impressionnants pour ceux les déçus de la dernière galette, et qui attendent un vrai bon disque du gars depuis sept ans.
...tu entrevois aussi l'abîme
Pas si simple. Le minimalisme peut avoir du bon. Mais quand il se contente d'habiller un texte, si plaisant soit il, le tout ne porte jamais bien loin. Surtout pour un chanteur qui ne trouve sa vraie grâce que dans un écrin bien décoré et débarrassé de trop classiques ritournelles. Des exemples ? Si Les Fleurs de l'interdit est agréable, cela manque d'un je-ne-sais-quoi de folie, de lyrisme, que l'on sent pourtant pointer, gronder, avant le refrain. Mais une guitare un peu trop grasse se permettra l'hérésie d'étouffer les cordes tentant de se frayer un chemin. Constat plus sévère pour le terne Un merveilleux été, qui ne dégage malheureusement pas grand-chose, frisant le monologue-vs-gratte assommant. Sur la terre comme au ciel tenterait presque de dupliquer la recette, en troquant la gratte acoustique contre une électrique, parce que c'est juste chaud tu vois, et qu'on est libre comme l'air. Pas plus concluant.
Dilemme enfin pour Boulevard des Capucines. Chanson qui dépasse les propos du disque, sujet phare des talk-shows en manque de frasques croustillantes d'un chanteur bien trop sage (en apparence). Ici, il chante le continu d'une lettre « imaginaire » écrite par son père, s'excusant d'avoir abandonné (réellement) Daho dans son enfance. Si l'on est happé par l'atmosphère du titre, semblant en
Etienne Daho² apesanteur, et d'un texte remarquablement bien écrit, avec ce père épiant son fils pendant les concerts, l'instru, elle, est presque gênante de minimalisme. La chanson aura donc un effet sûrement plus cathartique pour Etienne Daho qu'envoûtant pour le grand public, se prévalant même d'etre immanquablement un appeau à fans sentimentaux, ouvrant une nouvelle porte insoupçonnée sur les précédents disques.
Le très court et bien barré Toi jamais toujours, écrit par Brigitte Fontaine, remettra les pendules en place, avec un texte abscons et bien foutu sur la fascination répulsion, tout comme le be-bop aérien et faussement niais de La Vie continuera, infiltrant peu à peu votre cortex avec sa linéarité trompeuse.
L'invitation s'ouvrait de la plus belle des façons. Comme on aime bien faire les choses, il en sera de même pour la conclusion de ces pérégrinations. Cap Falcon est juste sublime. On frôle pourtant le pire, avec une première minute qui partage les mêmes griefs que les mornes ballades dont on parlait plus haut. Mais des l'entame du refrain, la magie opère, les cordes se délient et embrassent la guitare noyée dans les échos discrets avec un Daho qui chapeaute le tout d'une extrême prestance, tout en retenue. Encore une fois, le voyage est ouaté, fragile, superbe. On imaginerait presque des chœurs s'échouer sur le tout, fusée pour l'espace. On se contentera de cet équilibre sublime entre un chanteur débarrassé de ses tics de prononciation et ces cordes étincelantes.
In the absence of truth
La petite surprise se cache dans le bien beau digipack (version collector), qui contient un deuxième disque contenant 5 titres, un EP surprise, Be My Guest Tonight où Etienne Daho s'amuse à reprendre des classiques plus ou moins connus.
On sera étonné de l'entendre reprendre les Pink Floyd avec Cirrus Minor (More). Et si l'on grince un peu des dents au début, (Cirrus Minor étant pour moi l'une des plus belles compositions du groupe, moment de grâce ultime, difficile de s'attaquer à un monument), il faut avouer que le tout passe plutôt bien. Exit les envolés d'orgues mélangées à la drogue dure, bonjour le coté pop dérangé, mais toujours aussi lunaire et hors du temps. Juste se faire à l'idée difficile que le titre original est tronqué de sa longue montée extatique.
Même surprise pour la reprise du mystique Glad To Be Unhappy de Billie Holiday, qui perd en force ce qu'il gagne en sophistication. Certains crieront au scandale, on leur répondra que l'exercice de style est plutôt réussi... Pour ceux qui m'étaient inconnus, on évitera le douteux My Girl Has Gone (d'un certain Smokey Robinson) pour se plonger dans le très beau morceau folk (presque country) d'I Can't Escape from You (Hank Williams)
Pas de doute, Etienne Daho nous offre avec son Invitation un très bon album, qui renoue avec la qualité de sa période 1995-2000. Des chansons hésitantes, entre pop évidente et morceaux sophistiqués, mais qui sont, surtout pour les extrémités du disque, de vraies réussites. Le petit ventre mou de l'album sera rattrapé par un EP bonus surprenant et bienvenu. Chose marquante, le « spleen » d'Etienne Daho ne nous est plus craché à la gueule comme avant. Toujours présente, toujours fragile, la tristesse presque naturelle du bonhomme s'étale d'une façon plus insidieuse sur le disque, faussement déclaré comme plus lumineux, plus heureux. Il faut la deviner, la débusquer, pour la laisser filer sans jamais pouvoir lui tordre le cou. C'est ce qui en fait tout son charme.
Il est incontestable que ce disque n'atteint pas les sommets d'Eden. Mais Etienne Daho refait ici du Daho et le fait avec excellence.
On n'en demandait pas plus.
Etienne Daho - L'Invitation
01. L'Invitation
02. Cet air étrange
03. L'adorer
04. Les Feurs de l'interdit
05. Boulevard des capucines
06. Toi jamais toujours
07. Un merveilleux été
08. Sur la terre comme au ciel
09. La Ve continuera
10. Cap Falcon
Etienne Daho - Be M Gest Tonight
01. Little Bit of Rain
02. I Can't Escape from You
03. Cirrus Minor
04. My Girl Has Gone
05. Glad To Be Unhappy
Dat' []

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