Eels, vous connaissez ? Non ? Bien mal vous en prend ; lisez cette critique et vous allez bientôt prendre conscience ce que vous avez perdu. Et ne vous inquiétez pas, il est encore temps de combler cette lacune... Eels, c'est avant tout un homme, Mark Oliver Everett, « a man often called E ». Cet homme écrit des chansons, et les écrit bien. Voire même très, très bien. N'ayons pas peur des mots, j'irais même jusqu'à affirmer que son talent de compositeur est tout bonnement inégalable. Blinking lights en est la preuve éclatante, double album rassemblant 33 courts titres, 33 perles musicales, dont pas une seule n'est à jeter.
« E » est un orfèvre. Un orfèvre de la musique, plus précisément. Un orfèvre des mots, aussi. Son plus grand talent est de composer des mélodies simples, d'y apposer des textes simples, de saupoudrer le tout d'arrangements simples, et de faire jaillir de son chaudron une pop finement ciselée, épurée, et profondément touchante. Car ce compositeur ne fait pas dans la surcharge ni dans l'emphase. Non, son truc à lui, c'est plutôt la dentelle : ses chansons sont aussi travaillées, délicates et désuètes qu'un napperon de grand-mère - l'originalité en plus. Déposant sa voix éraillée sur des instruments au son intimiste, E communique une irrésistible envie de s'asseoir dans un fauteuil au coin d'une cheminée avec un gros pull en laine sur le dos, un chocolat chaud entre les mains et un chat ronronnant sur les genoux. Et de se laisser aller. Chez E, tout n'est que douceur, chaleur et mélancolie. Point de déchaînements rageurs ou de hurlements écorchés ; seulement de jolis textes qui vont droit au coeur, une voix unique, juste et émouvante, des instrumentations presque minimalistes, et pourtant illuminées par une discrète touche de fantaisie.
Blinking lights fait partie de ces (trop rares) albums que l'on apprend à aimer au fil des écoutes. Non pas que la première écoute soit désagréable, au contraire, mais chaque écoute apporte son lot de découvertes et de surprises. La diversité et la brièveté de chacune des chansons étonne, puis ravit au plus haut point. Les petits interludes musicaux, qui peuvent passer inaperçus dans les premiers temps, sont merveilleusement travaillés et intéressants. L'auditeur voit se construire autour de chaque piste un petit univers bien particulier, mêlant humour, mélancolie et douceur. Tout dans cet album respire la nostalgie, des paroles aux mélodies, en passant par les vieilles photos en noir et blanc du livret (dont on nous indique qu'elles sont tirées des archives familiales de E). Blinking lights est donc un album éminemment personnel, notamment grâce à ses textes évoquant les doutes et les rêves du chanteur : la religion est un sujet récurrent, et côtoie des thèmes aussi divers et variés que l'amour, la solitude, le progrès technologique, la vieillesse, le mal de vivre... Tout est traité avec justesse et poésie, sans jamais faire mal et avec une clairvoyance rassurante. C'est un plaisir que de parcourir les textes de cet album (tous contenus dans le joli livret), même sans musique, et de s'extasier sur l'extrême et rare sensibilité de E.
La musique n'est pas en reste, et l'on prend autant de plaisir à lire les textes qu'à se laisser bercer par les mélodies délicates et un peu surannées de Eels. Oscillant entre une pop élégante, un peu de blues désabusé et quelques étonnantes touches de country à la sauce Eels, la musique de Blinking lights ressemble parfois à de petites comptines, ou à de petits poèmes musicaux élégants et rafraîchissants. A l'ère des empilements de samples ou des murailles de guitares électriques, Eels joue la carte de la simplicité et se dirige droit vers l'essentiel : chaque note, chaque accord est indispensable et apporte sa pierre à l'édification de l'atmosphère de chaque chanson. L'art de E atteint son apogée sur les titres instrumentaux, courts mais terriblement suggestifs, notamment grâce à leurs titres (Theme for a pretty girl that makes you believe god exists en est le meilleur exemple - au passage, signalons que nombreux sont les titres et sous-titres longs, évocateurs et significatifs). Chaque piste possède sa propre personnalité, et il serait inopportun de détailler chacune d'elles : imaginez simplement que ces 33 titres sont des perles disparates, de couleurs, de formes et de tailles différentes, chacune possédant sa propre beauté, et qui, passées sur le même fil, se transforment en un collier harmonieux et chatoyant. Blinking lights, c'est ça : un collier de perles, un puzzle d'ambiances qui forment un tout homogène et raffiné.
Blinking lights, c'est ça, et plein d'autres révélations encore. Il suffit d'accorder à E et à sa musique le temps de vous imprégner, de faire son chemin jusqu'à votre coeur, et vous ne les en délogerez plus. E est un génie, qui a su insuffler à sa musique sa sensibilité exacerbée, et le mal de vivre qui en découle forcément. Un album époustouflant de vérité et de sincérité, dans lequel chacun devrait avoir le courage de se reconnaître, car il met un point d'honneur à ne jamais émettre de jugement. Un album comme on aimerait en voir - et en entendre - plus souvent. Merci du fond du coeur d'être là, monsieur E.
Danorah []

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