9/10Delleck (James) - Le Cri du Papillon

/ Critique - écrit par Dat', le 20/09/2007
Notre verdict : 9/10 - Planète B612 (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 11 minute(s) - 3 réactions

James Delleck réussi à concrétiser une véritable fresque electro / hip-hop. La science du bruit à son apogée.

James Delleck. Sûrement l'un des rares mecs du hip-hop français qui me ravisse à chacune de ses apparitions. De par sa voix, ultra posée, décortiquant chacune des syllabes pouvant perler de sa bouche. De sa propension à distiller avec une prestance folle des textes à faire pâlir n'importe quel drogué de la poésie. De ses productions ciselées à l'or fin, enthousiasmant n'importe quel amateur de musique électronique / hip-hop.

James Delleck
James Delleck
Mais c'est surtout ses différents projets qui ont émaillé mes oreilles avec éclats. Connu par le plus grand des hasards avec son premier disque Acouphène, le mec avait littéralement scotché le monde avec sa façon de se mettre à la place de quelqu'un voire d’un objet. Même si ce gros EP n'était pas exempt d'écueils, il dévoilait une personnalité et une patte forte, exacerbées par le groupe créé avec Le Jouage, Gravité Zero :  prods de folie et textes hallucinés pour l'un des albums immanquables de 2003. Loin de se reposer sur ses lauriers, Delleck pousse le vice de prendre part à L'Atelier (Collectif composé de Tekilatex, Fuzati, Cyanure, Paraone, Tacteel et Delleck donc) pour pondre avec Buffet des Anciens élèves l'une des pierres angulaires du hip-hop alternatif français de ce début 2000.

Mais malgré des années bien chargées, aucun « vrai » disque solo. On travail pour le Klub des Loosers, on accouche d'un disque de remix de Gravité Zero, on fait un feat. de tueur sur l'album de Language Computer (L'Impensable vérité), on s'immisce dans le Klub des 7... mais rien d'aussi consistant qu'une bonne galette réglementaire.

Prévu, repoussé. Re-prévu, re-repoussé. Re-re-prévu, re-re-repoussé...

Abrité par le label Tôt ou Tard décidemment bien éclectique (Jeanne Cheral, Thomas Fersen, Delerm, Lhasa, Bumcello...) il sort finalement le 27 août 2007.

  
Montre lui comment tu vis...

L'artwork assez fascinant renferme, joie, tous les textes du disque, ô combien plaisants à parcourir pour saisir toute la plume de sieur Delleck. Sans oublier les sempiternelles remerciements, plus une recette pour faire apparaître un Homme Papillon, quelques private jokes et une demande culinaire peu commune pour ceux qui iraient le voir en live. Bon boulot du coté de Tôt ou Tard donc, même si l'intérêt subsidiaire du livret sera de confirmer la présence de Detect aux scratchs sur la totalité des titres, un Yann Pechin à la guitare et un Vincent Segal aux cordes sur un bon nombre de ces derniers...

   
James Delleck
James Delleck
On savait James Delleck tout aussi à l'aise au micro qu'avec ses machines et c'est dès l'ouverture du Le Cri du papillon qu'il nous le confirme, et de la plus belle des manières : Chrysalide est le morceau typique taillé à la serpe, sublime dans son déroulement, tout en progression, instaurant un rythme lourd, pesant, presque industriel, illuminé par un piano cristallin et le violoncelle toujours aussi glaçant de Vincent Segal. Lacéré de scratchs, le morceau va littéralement exploser pour nous casser violemment la mâchoire, et tout ça en moins de 2 minutes. On pense immédiatement aux plus belles pièces du disque  d'Ez3kielBarb4ry, notamment avec son duo de titres Kika / Akik.

  
Mais on n'est clairement pas simplement ici pour se tenir les oreilles entre les deux mains, et Delleck nous lâche un Profil Psychologique rigolard sur un funk crade tranchant avec le reste des titres. Il a tellement parlé à la place des autres que l'entendre discourir sur ses humeurs ferait presque figure de nouveauté si l'on ne retrouvait pas cette façon si particulière de scander ses textes. Se mettre dans la peau des autres, exercice au combien périlleux mais presque naturel pour celui qui, après avoir été un vieux en fin de vie, un psychopathe aliéné ou un beauf « in » à coté de ses pompes,  rempile ici pour une série de portraits croqués comme lui seul pourrait le faire :

  • Gerard de Roubaix tape dans le grinçant, avec un « prolo » propulsé dans « la France d'en haut» après le grattage d'un ticket millionnaire gagnant. L'instru, presque old-school, tabasse dur, avec le passage obligé des cuts incendiaires de Detect, sans jamais submerger des lyrics absolument énormes et la conclusion malicieuse de circonstance. 
  • Le rythme sera encore plus enlevé sur la fresque du frustré sexuel marié et délaissé par une femme bien peu coopérative dans L'Amour c'est mieux quand c'est à deux. Structure presque drum & bass, refrain popisant s'imprimant directement dans votre cortex, texte à mourir dès la première écoute tant le tout est d'une pertinence et d'un humour cinglant.

  
James Delleck
James Delleck
Il est évident que Le Cri du Papillon  ne se limite au brossage de portrait sous acide, et Delleck se plait à nous plonger dans la tête de personnages torturés, avec toute la pudeur et la distance que cela peut impliquer... 15 Ans en sera sûrement le meilleur exemple avec une instru de haute volée, accordéon à semi étouffé, perlé de bleeps éparses, grandissant et enveloppant peu à peu, l'intensité dramatique se faisant de plus en plus pesante, pour se faire pilonner par des percussions sèches résonnant dans nos tympans comme chaque coup dur de l'enfant égrenés calmement durant ce titre, et qui se termine bien brutalement. Le texte est impressionnant de désabusement et de réalisme, (malgré une dernière phrase qui aurait gagnée à n'être que simplement suggérée) et l'on ressent presque une frustration de ne pas voir la composition se déliter sur quelques minutes supplémentaires.


L'ambiance de Personne pourra ravir ceux qui reviennent encore bien souvent sur les disques de Gravité Zero, avec son manteau de synthés crades, qui deviennent de plus en plus massifs à chaque couplet, pour littéralement exploser sur la conclusion, habillant à perfection l'incompréhension et la révolte bouillonnant dans l'âme d'un laissé pour compte :

 

« Un démon me dévore, se glissant dans ma solitude / Tel un ange de glace, je suis fixé sur le réseau Paris Sud / ... / Je me dispute avec toutes les ombres autour de moi /  De derrière ma cornée, je vois des spectres s'échapper de vos sacs Zara / A l'écart du réel, je porte ma crasse comme le noir du deuil / En marche comme le numéro griffonné sur le coin d'une feuille / Le temps est immobile, je sais que personne ne me croit / Pourtant indélébile, je sens que personne ne me voit... »


... Delleck te dira qui tu es.  

Plus périlleux, Delleck va se faire biographe d'une goutte d'eau et de sa brève existence sur Sonate pour une gouttelette. Sujet qui aurait pu s'avérer stérile si le texte n'était pas encore une fois taillé dans un diamant, retranscrivant parfaitement l'état d'esprit d'une gouttelette, si tant est que l'on puisse imaginer cela sans psychotropes. Allégorie d'un corps d'enfant balancé par le vent ou simple exercice de style à l'équilibre si difficile à atteindre, chacun y trouvera son interprétation (on pourrait même le prendre comme la très belle suite directe et métaphorique du morceau 15 ans, mais expliquer le fond de ma pensée serait bien trop long et pompeux). L'instru retranscrit à merveille toute l'intimité de cette vie bien trop éphémère, avec ce clavecin appuyant discrètement la bulle électronique, n'hésitant pas à saccader, se nécroser, se briser pour mieux repartir et vous assener un bon coup derrière la nuque. Le comble est que cette petite pièce de deux minutes discourant sur une simple perle de pluie arriverait presque à vous étrangler tant le tout est brillant.


Même essai sur Le Réverbère où l'on chronique évidemment les pensées bien sombres de ce dernier. Au risque de se répéter, la production est encore un bijou, tout en finesse, la guitare chapeautant un univers grésillant, avançant tout en strates, battu de plus en plus prestement par des basses lourdes, avant d'inviter une gratte électrique qui vous envoie directement dans les nuages. Les refrains sont lumineux, le violoncelle de Segal prenant le pas sur la voix de Delleck, semblant vous laisser quelques secondes de méditations âpres les couplets graves lachés tout au long de cette instru à tomber :

 « De l'aurore à l'aube, j'éclaire sans jamais vaciller / Pour mettre en luminescence vos vies sordides / Un soir, j'entendis même des SoS stressés / Les cris d'une fille que l'on salissait prés du Bloc C / Tout le monde s'en moque c'est devenu si commun / que la crasse de vos âmes peut même masquer votre chagrin »

  
Loin de ces considérations bien peu joyeuses, Le Cri du Papillon propose, outre une autre piste instrumentale bien terrible, La Carotte sauvage (?? réminescence de L'Antre de la folie ??) qui fera balancer n'importe quelle tête de haut en bas, quelques autres morceaux bien enlevés, avec le monolithe Titty Twister, sorte de morceau Dans le club qui s'avérera bien plus tortueux au final. Les beats tabasses, bien âpres et crasseux, offrant un terrain de jeu rêvé pour un Delleck qui se fait plus persifleur qu'à l'accoutumée, jouant avec les mots pour offrir une aura malsaine et moite au tout. On nous impressionne en balançant des tirades à peine articulables, tressautant sur chaque aspérité de la production avec un énorme  « A demi-nue tu ne peux plus te dominer, damned, tu t'aventures au milieu de ce terrain pas déminé... »

J.Delleck ne pose plus les mots pour raconter une histoire, mais compose ses phrases pour en amplifier les susurrements et la musicalité, privilégiant les sonorités en « s », léchant vos oreilles comme les flammes d'une boite basculant de plus en plus vers l'enfer, au sens premier.


Quand à l'égo trip presque inhérent à tout album du style, James Delleck préférera  « étourdir les pistils »  que de compter ses billets de banques sur Ainsi soit-il, et cela à toute allure sur un rythme psychotique. Histoire de pousser le tout à fond, la conclusion fera énormément penser au remix de Galactica de Gravité Zero, versant dans une simili-dance défoncée par les scratchs aliénés de Detect.

   
Le disque va se terminer sur un vrai trésor, J'ai appris qui volera le coeur de n'importe qui avec cette longue introduction faisant résonner les cordes de Vincent « Bumcello » Segal, pour laisser James Delleck se muer en petit prince, évoquant très calmement les illusions perdues d'un enfant devenu grand, finissant de basculer dans un tourbillon de violon et de beats pressés, pour vous foutre littéralement l'une des plus grosses claques du disque. Sublime.


James Delleck
James Delleck
Manque de pot, tout s'éteint après quelques trop courtes minutes, pour laisser sur un vide alors que la piste promettait, vu le compteur, de s'étirer sur presque six minutes. On peste comme d'habitude sur ses satanées pistes cachées qui tronquent la durée d'un disque et du dernier morceau, tout en attendant calmement ce que nous réserve cette ghost track. Surprise, pas plus de trente secondes plus tard (on évite au moins l'inutile attente flirtant avec le quart d'heure) des nappes sombres s'immiscent dans vos oreilles, avant qu'un clavier ne distille ses notes qui tran... Choc. La piste reléguée en fin d'album n'est autre qu'une version légèrement remaniée du splendide L'Oeil du tunnel, titre présent pendant quelque semaines sur le MySpace de l'artiste puis disparu sans laisser de trace, et ayant marqué toute personne posant ses guêtres sur la chose en question. Basses ultra lourdes, clavier et mélodie magistrale, le tout se brisant comme du verre pour mieux tutoyer les cieux, il n'y a plus qu'à tomber à genoux. Sûrement la première fois que je m'extasie devant ces putains de pistes secrètes...


Finally, he draw a box, with a butterfly inside...  

Cela coule de source en parcourant ces lignes, Le Cri du Papillon est un album comme on en fait peu ces derniers temps, assurant autant derrière les machines que le micro dans la main. Même si son excellence dans les deux domaines n'était plus à prouver, l'exercice d'un « vrai » premier disque est clairement casse-gueule. Pour les sectaires de l'objectivité et les pinailleurs, il est clair que l'on peut se laisser aller au jeu du reproche à tout pris. On ne reviendra pas forcément sur le titre Chaman, avec un début un peu trop rentre dedans, malgré un texte de folie et une fin planante belle comme la nuit.

Mais non, le seul vrai grief que le pourrait trouver à ce Cri du Papillon c'est qu'il joue, sûrement sans le vouloir, au grand jeu de la frustration.
Voir des morceaux comme Réverbère, 15 ans, Sonate pour une gouttelette, Chaman ou Personne se terminer est presque un supplice quand on aurait aimer apprécier que les compositions s'étendent sur plusieurs minutes supplémentaires, vu la qualité extrême de certaines (non mais sérieusement, il faut l'entendre l'instrue de Réverbère, qui aurait pu directement sortir d'un Double figure de Plaid...)... Alors comme seule alternative de repli, on se repasse le titre, histoire de profiter un peu plus du tout.

La solution serait d'obliger James Delleck,  flingue sur la tempe, à nous pondre un album de pistes instrumentales rapidement. Mais il serait alors tellement dommage de se passer de ses talents d'orateur. Le cycle est dès lors sans fin.


J'aimerai bien me la jouer Inrocks and co, et sortir une phrase qui tue genre « Le Cri du Papillon est un album ultra personnel, conjuguant le meilleur de la fragilité d'une électronique racée et le tranchant du hip-hop incisif et déviant ». Cela ferait super bien, et avec un peu de chance et deux trois dessous de table, cette belle sentence pourra apparaître sur un encart de pub ou sur un MySpace piraté. Avec un bonus du genre « James Delleck déchire enfin sa chrysalide et déplie ses ailes » pour faire un ou deux jeux de mots bien sentis avec nos amis les papillons. Mais se limiter à cela ne serait pas vraiment pas rendre honneur au boulot transpirant de cet album. Certes il convie une électronique de grande classe et des prods à tomber par terre sur certains titres. Certes il assure durement  au micro, avec une voix reconnaissable entre mille, emplie d'assurance et de prestance, même si certains chialeront sur deux trois phrases contre-rythmées. Certes une maladresse presque rassurante pointe le bout de son nez une ou deux fois dans le disque.

Mais l'on comprend surtout pourquoi ce dernier, en bon architecte, a passé autant de temps à peaufiner son disque, à étaler sa sortie sur plusieurs années. Car on sent le travail opéré à chaque seconde, à chaque beat, chaque aspérité, chaque mot présent dans la galette.

La science du bruit à son apogée.

   
Plus flagrant, James Delleck ne se contente pas de nous « sortir » de la musique, mais a réussi à concrétiser une véritable fresque, à façonner de véritables peintures, faites de sons et de phrases, nous faire défiler des scénettes qui donnent vie et force aux différents protagonistes jouissant pour une fois d'un peu d'attention. Il raconte, à la première personne, comme peu de gens se risquent à le faire. Le mec arrive même (et je ne croyais jamais dire ça de ma vie tant cela semble absurde) à nous prendre la gorge et l'échine en nous comptant simplement la vie d'une gouttelette ou d'un réverbère... et là tout est dit.

  
Il devient alors évident que l'achat du disque est à faire les yeux fermés.

     
James Delleck – Le Cri Du Papillon
01. Chrysalide
02. Chaman
03. Le Profil psychologique
04. Le Réverbère
05. Gérard de Roubaix
06. L’Amour
07. L’Etranger
08. 15 ans
09. La Carotte sauvage
10. Le Titty Twister
11. Sonate Pour Une Gouttlette
12. Personne
13. Ansi soit-il
14. J’ai Appris
       

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