Le dubstep est en pleine explosion depuis quelques temps. Le dubstep, c'est l'adoption du sémillant et planant dub Jamaïcain par des occidentaux cloîtrés dans des chambres de 15m² secouées par la rame de Metro passant au sous-sol et enfumées non pas par les émanations d'une dizaine de joints, mais par les sombres crachats d'une usine tournant à plein régime. En gros on remplace les basses chaleureuses et les samples de trompettes par des déflagrations industrielles et des lignes mélodiques ultra sourdes. Le tout gardant la lenteur du mouvement original, vous plongeant dans une espèce de psychose métallique, grondant comme un monstre titanesque, vous percutant autant physiquement que musicalement. Pourtant, le dubstep ne se dépareille jamais d'une grande plénitude (autre point commun avec son grand frère) et d'une béatitude inévitablement provoquée par cette longue plongée en eaux troubles. Imaginez juste que votre tête y est maintenue jusqu'à la noyade.
Même si certains musiciens opèrent dans le genre depuis de nombreuses années (comme le pape Scorn), les nouvelles tetes portent un mouvement qui est sur toutes les bouches des amateurs depuis deux ans... : Pinch, Skream, Boxcutter et surtout Distance tiennent la dragée haute et nous refourguent des disques oscillant entre la grande réussite et l'indispensable.
Burial, certains ont entendu parler de ce petit gars l'année dernière, à la sortie de son disque éponyme, encensé par toute une frange de connaisseurs, le clouant dans les meilleurs disques de 2006. Burial, c'est aussi un producteur de dubstep anonyme. Personne ne sait réellement qui il est et tout le monde s'en fout, puisque que personne ne connaît sa musique (Il dit lui-même que dans son entourage, pas plus de 5 personnes savent qu'il sort des disques). Dans mon cas (je vais me faire lyncher), je n'avais pas vraiment accroché à son premier disque. Trop sombre, trop linéaire, presque terne, même s'il était parsemé de quelques beaux morceaux. Rien de réellement marquant, surtout après avoir écouté les assauts de Distance sur son incontournable My Demons.
Pourtant, on annonce ici et là que Burial a changé sa manière de traiter les sons, de faire de la musique, aérant la recette. Tout cela couplé à un sublime artwork ne pouvait que réveiller mon envie de retenter l'expérience. Beni soit le jour où je ne sais quoi m'a fait changer d'avis.
Une histoire de Noyade
A dire vrai, le choc fut extrêmement rapide. Pas besoin d'en faire des tonnes (difficile) : la surprise fut énorme, dès les premiers secondes. Il est clair que Burial a bien changé de son, s'écartant même bien loin de ce que l'on peut appeler de « dubstep habituel ». Car si la courte intro ne marquera personne, Archangel va s'avérer tout simplement immense : un rythme clair que l'on croirait sorti d'un disque de The Streets, assez rapide, se lance, alors qu'une voix samplée, très cheesy, va se faire entendre. Mais c'est cette nappe, superbe, cristalline, miraculeuse, se greffant au tout, qui vous arrache le cœur. 45 secondes de musique, et déjà pétrifié par ce qui coule de vos enceintes. C'est presque impossible à décrire. Imaginez un morceau de dance passé au bullet-time, le tout avec la tête sous l'eau. Fini le dubstep sombre, aux rythmiques pachydermiques et aux textures froides, presque impersonnelles. Archangel est sublime. Une profondeur sonore saisissante, des textures ahurissantes. Pourtant tout est dans la retenue, avançant lentement, presque étouffé, prenant le temps de vous envelopper sans vous brusquer. Un morceau comme on en entend que rarement, à vous violer littéralement le cerveau à la première écoute. On assiste à la création d'un autre monde.
Et le reste du voyage va être du même calibre, d'une beauté infinie : Near Dark transpose la même recette, en plongeant le tout dans une cathédrale. Des voix d'anges perlent au fond de ce lit de chant fantomatique, avec cette boite à rythmes, insaisissable, précise comme une lame, et ces voix légèrement pitchées, pour former un ensemble mystique. Burial invente le dub religieux, la house de l'espace, la dance sous morphine. Imaginez une chorale remixée par un fou enfoui dans les caveaux d'une cathédrale.

BurialSans parler de Etched Headplate, au rythme cette fois presque dissimulé sous cette digression grondante, un peu crade, qui zèbre le titre de part en part, le tout accompagné de discrets violons. Mais c'est l'ambiance du titre qui étonne encore une fois, avec des voix, toujours fantomatiques, plus teintées R'n'B pour le coup. On se demanderait presque si l'exercice n'est pas de simuler l'approche d'un morceau de Ciara ou Brandy sous l'effet d'anti-dépresseurs puissants. Sensuel comme jamais, impressionnant, hypnotisant, les superlatifs ne manques pas. Pareil pour Untrue, morceau titre, qui se joue d'un Craig David anonyme pour construire un morceau ecclésiastique, d'une noblesse absolue. Il faut l'écouter, au casque, pour le croire.
Les références bien mainstream égrenées ici et là vont en effrayer plus d'un et c'est volontaire. Mais impossible de les réfuter. Il faut parfois se bouger, se lancer, bouffer son scepticisme sans ouvrir les yeux. Burial arrive à télescoper une dizaine de genres musicaux, pour former quelque chose, d'indescriptible, inédit, ultra homogène (et presque lineaire) tout le long de son album. Pourtant impossible de les nommer distinctement, tant ces influences se fondent les uns dans les autres, tant Burial arrive à construire quelque chose de rarement entendu jusqu'à lors : dub, 2-step, électro, R'n'b, Hip-hop, dance, ambiant, house, soul, tout y passe, sans pour autant jamais les percevoir distinctement. Le tout est tellement réaménagé dans un espace vierge de tout parasite, d'une profondeur filant le vertige. Et rappelant au combien ces musiques sont voisines malgré la tentative de tout rentrer dans des cases.
Sepulchre
Impossible de décrire donc l'album de façon précise et décortiquée, il faut l'écouter pour comprendre. Le plus affolant, c'est le trio de fin, à vous envoyer au paradis à vie. Entre le superbe Homeless, longue ballade aquatico-sensuelle ou le très court et dénué de beat UK, montée de synthés à vous arracher la colonne vertébrale et enfin le plus direct et ravageur Raver, on n'avait pas croisé une conclusion d'album aussi belle, aussi prenante depuis un bail. Raver c'est aussi le seul titre plus identifiable de l'album, le plus enlevé, le plus descriptible aussi (merci pour moi), nous balançant un sublime morceau de deep house, rappelant les premiers maxi d'Underground Resistance ou qui n'aurait pas dénoté dans le Pansoul de Motorbass. Les claviers sont démentiels, la rythmique imparable, le tout mâtiné d'une tristesse absolue. Renversant.
Il est de toute façon inutile de parler de Untrue sur dix pages. On est très loin de la norme dubstep courant ces temps ci et Burial nous sert ici un disque qui frôle la perfection, unique en son genre, d'une profondeur suffocante, pouvant plaire aux plus chevronnés des amateurs d'électro comme aux amoureux des teintes chaloupées d'un R'n'B ou d'une soul désincarnée, le tout porté par une grâce et une sensualité monstrueuse. Mais arrêtons les classifications, Untrue n'en brasse que de trop et s'adresse tout simplement aux amoureux de musiques abyssales, riches, poignantes et sublimes. D'une musique qui parle directement à votre âme, qui vous possède, qui ne vous lâche plus.
Un disque parfait pour se promener la nuit dans les rues sombre d'une grande ville. Ou pour faire l'amour, au choix. Dans les deux cas, s'abandonner, se fondre, se laisser envelopper par une grâce ralentie et absolue.
Untrue est un disque essentiel, qui va marquer pendant longtemps, et qui peut se faire une place dans les disques de l'année sans hésitation.
Burial - Untrue
01. ...
02. Archangel
03. Near Dark
04. Ghost Hardware
05. Endorphin
06. Etched Headplate
07. In Mcdonalds
08. Untrue
09. Dog Shelter
10. Homeless
11. UK
12. Raver
Dat' []

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